mardi 17 avril 2007

Avant-Propos


New York, Penn Station, 1947.
Wendell Tandy, officier américain, a des médailles sur son uniforme. Il vient de traverser l’Europe et l’Atlantique. Il est impatient, il pense à sa famille, là-bas dans le Mississippi qu’il n’a pas vue depuis depuis des années. Il a encore un bout de chemin à faire avant d’arriver à Jackson, sa ville natale. Wendell Tandy fait attention au moindre de ses gestes, regards, peut-être mêmes à ses pensées. Son chez lui est presque aussi dangereux que le front qu’il vient de quitter.
Wendell Tandy est noir. Quand le train Pontchartrain franchit la ligne Mason-Dixon, qui délimite la frontière entre les anciens Etats esclavagistes et les Etats libres, il est presque en territoire ennemi. Mason-Dixon Line, c’est la frontière historique, politique, symbolique entre le Nord et le Sud des Etats-Unis. Au Nord, la Pennsylvanie. Au Sud, le Maryland.





Au Sud de la ligne Mason-Dixon




A partir de Baltimore, Wendell Tandy a peu de chance d’obtenir à manger dans le restaurant du train, là où les prisonniers de guerre allemands sont assis confortablement. Lui est assis dans un autre wagon réservé aux Noirs, plus petit, plus pourri, plus inconfortable.

Au Sud de la ligne Mason-Dixon, Wendell devra s’asseoir au cinquième rand à l’arrière du bus dans les espaces réservés à ces compagnons de couleur et laisser sa place au Blanc qui la réclamera, boire à la fontaine marquée « colored », descendre du trottoir pour laisser passer le visage pâle, faire attention à ne pas dépasser un conducteur blanc en voiture… S’il ose lever les yeux sur la femme blanche qui attend son billet à l’autre guichet, séparé du sien par un cordon sanitaire de 7,5 mètres dans la station de bus de Louisiane, Wendell risque sa vie. Wendell Tandy sait qu’il doit rester à sa place, dans un état social et psychologique d’esclave.









Strange Fruits




Il a peut-être entendu Billie Holiday interpréter le poème d’Abel Meeropol, Strange Fruits, réquisitoire contre les lynchages couramment pratiqués dans le sud des Etats-Unis.

Southern trees bear strange fruit
Blood on the leaves
Blood at the root
Black body swinging in the Southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees

Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles,
Du sang aux racines,
Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud,
Etrange fruit suspendu aux peupliers.

L'histoire de Jim Crow



Wendell est un personnage fictif, une invention de Jerrold M.Packard, auteur de American Nightmare : The History of Jim Crow. Un produit de l’imagination pourtant ancré dans la réalité américaine. Celle de Jim Crow. Un personnage sorti des shows musicaux du 19e siècle dans lesquels les Blancs imitaient des danseurs noirs. Jim Crow, le nom donné au système ségrégationniste qui se met en place après la guerre de Sécession. 1865 ? L’Amérique n’a plus d’esclaves. 1965. Un siècle et plusieurs années de lutte pour les droits civiques pour que les descendants d’esclaves aient les mêmes droits que leurs compatriotes blancs.

Que faire d’Hitler si on le capture vivant ? Dans les derniers mois de la Seconde guerre mondiale, un soldat noir-américain, réel celui-ci, répond : « Peignez le en noir et condamnez le à vie dans le Mississippi ! »

C’est presque là que je vais, une quarantaine d’année après le passage du Voting Right Acts qui a mis un terme à la règle du Separate but equals, « égaux, mais séparés ». On est en 2007, mais je me prépare mentalement à voir un monde en noir et blanc. Le Sud des Etats-Unis. C’est presque là que je suis déjà.

Baltimore, samedi 10 mars 2007



Hier, j’ai franchi la ligne Mason-Dixon. Jim Crow est bien loin. Quarante après, le Maryland a son musée consacré à l’Histoire et la culture afro-américaine, le Reginald F. Lewis museum, du nom d’un avocat et philanthrope noir né à Baltimore, fondateur du premier cabinet d’avocats afro-américain de Wall Street. Baltimore, la ville où Billie Holiday a passé les premières années de sa vie. Pennsylvania Avenue, l’artère noire principale sous Jim Crow, qui abritaient les clubs de jazz, centre de la vie à l’époque, est maintenant au coeur d’une banlieue pourrie où peu de gens sont prêts à mettre les pieds. « Honey, you don’t wanna go there », me dit une gardienne du musée. « Chérie, tu ne devrais pas mettre les pieds là-bas. »

De Baltimore à La Nouvelle-Orléans


Les Noirs, majoritaires à Baltimore, ne s’assoient plus au cinquième rang des autobus. Mais ils peuplent les autobus bien plus sûrement que les Blancs qui ont en général les moyens de s’acheter une voiture. La ligne de démarcation a glissé, mais elle est toujours là. La ségrégation est morte. Pas le racisme, ni les inégalités.

Je prends le métro en me demandant si je suis censée prendre un transfert pour le train de banlieue… Un type me répond que non, qu’il faut acheter un autre ticket. Il sort son porte-monnaie, au cas où je n’ai pas assez d’argent. Je me marre. Il est black. Ça fait bizarre de voir la vie en noir et blanc. Je ne suis pas habituée. Je ne suis même pas habituée à faire gaffe à l’âge ou au sexe des gens avec qui je parle.

Je suis chez Judith et Jeffrey Kremen, les parents d’une amie, Sarah, que j’ai connue en France. Ils sont cultivés, libéraux (au sens américain du terme), juifs, mais pas religieux. Pour moi, ils sont très européens. Quand Adelaïde, la mère de Judith, cherchait une maison à Washington après la guerre, les bus étaient encore ségrégués. « A l’époque, des règlements attachés à la terre interdisaient de vendre à des Noirs ou à des Juifs », me dit Judith. Elle est historienne, incollable sur beaucoup de sujets. C’est la fille de sa mère, Adélaïde, 94 ans, toujours bon pied bon œil, qui lit le journal tous les jours et est au courant de tout ce qui se passe dans le monde.

Mercredi 14 mars Un aéroport nommé Louis Armstrong



Baltimore a un musée. La Nouvelle-Orléans a un aéroport baptisé Louis Armstrong. Comme une mémoire collective qui cherche le pardon. Je survole le cœur du Sud. Je voulais prendre le temps d’arriver à La Nouvelle-Orléans. Y aller lentement, trouver un angle d’attaque. Voyager en train ou attraper un bus Greyhound. Mais je prends l’avion. Je suis pressée.

Demain, je dois rencontrer Denise Duffy à La Nouvelle-Orléans. Denise Duffy est la co-fondatrice de Music Maker Relief Foundation, une organisation à but non lucratif qui vient en aide aux musiciens inscrits dans les traditions musicales du Sud des Etats-Unis. Denise est la directrice administrative de cette association fondée avec son mari, Tim, en 1994. Grâce à Music Maker, j’ai découvert en France, à Blues Passions, le festival de blues de Cognac, des musiciens comme Adolphus Bell.
En 2005, il a fait entendre son blues du delta au festival de Nancy Jazz Pulsations, a joué avec Taj Mahal au Costa-Rica et s’apprête à partir en tournée à travers l’Europe, l’Amérique du Sud et les Etats-Unis.
Adolphus Bell, flamboyant dans son costard blanc, vivait il y a quelques années encore dans une caravane à Birmingham, Alabama. Music Maker lui a payé des dents, l’a aidé à réparer sa voiture et récupérer sa guitare laissée en gage au mont-de-piété.

Music Maker lui a offert une carrière après 35 longues années à essayer de survivre tant bien que mal, plus mal que bien.

Pour un Louis Armstrong, combien de musiciens talentueux laissés dans l’oubli ?

New Orleans, berceau du jazz




Tout le monde n’a pas la carrière de celui qui est venu à personnifier LE jazz. Louis Armstrong est l’enfant de la Big Easy, né au tournant du 20e siècle dans un quartier si engageant qu’il était surnommé The Battlefield, le champ de bataille. On n’en voit plus guère de trace aujourd’hui. Au coin de Loyola et Perdido, les gratte-ciel et l’hôtel Holidays Inn ont pris la place des bicoques dans lesquelles le petit Louis livrait le charbon aux prostituées pour le compte d’une famille d’immigrants juifs de Russie. Louis a appris à manier la trompette. C’est moins connu, mais il portait aussi l’étoile de David, en hommage à cette famille qui l’a nourri et s’est occupé de lui.

Le Battlefield, c’est aujourd’hui le quartier des affaires.

Jeudi 15 mars Sur Canal Street




Le type de l’India House me dit que tout le quartier au nord de Broad Avenue s’est retrouvé noyé après Katrina. Je descends deux blocs sur Canal Street. Fenêtres condamnées, portes défoncées, enseignes tordues… Je me promène sur l’avenue, le cœur ouvert à l’inconnu. Mais je ne suis vraiment pas sur les Champs-Elysées.

Un tour des dégâts





Des travailleurs s’activent devant un immeuble pourri. Je prends des photos « Le toit a été soufflé », me dit un type à casquette. Il s’appelle Dave, me tend la main en me demandant d’où je viens. « From France ? So you don’t hate us there? » « De France, alors vous ne nous détestez pas là-bas ? » J’ai droit à une visite des dégâts. Le rez-de-chaussée noyé, ravagé. « Ce n’est pas juste l’ouragan, il y a surtout eu des pillages partout en ville. Ils ont tout arraché, les câbles, les fils électriques, les tuyaux de gaz… La Nouvelle-Orléans a autant souffert de Katrina que des pillards. »

En face, Dave me montre une école qui a rouvert il y a quelques mois. Il en a sorti 40 bennes d’ordures. Dave a une Harley, il veut me faire faire le tour des dégâts jusqu’à Biloxi, Mississippi, le long du golfe du Mexique. Cette partie de la côte qui a pris de plein fouet l’ouragan. Dave me laisse son numéro de téléphone. Je prends.

La Nouvelle-Orléans préservée





Comme je prends le tramway sur Canal Street. Je descends vers le Mississippi, vers le cœur historique de La Nouvelle-Orléans. Et je ne vois plus les traces de Katrina. Pour peu que l’on reste dans les quartiers touristiques, Le Vieux Carré ou le Garden District, construits au-dessus du niveau de la mer, la Nouvelle-Orléans ressemble aux photos des dépliants touristiques. Avec ses villas, ses façades colorées et ses balcons en fer forgé. Inviolée.

Bourbon Street, un mythe qui a vécu


On n’erre pas dans le French Quarter (le Vieux Carré) comme on erre au nord de Canal Street. Dans Bourbon Street, je croise des touristes avec des tee-shirts Mickey, passe devant des enseignes de femmes aux seins nus, suis assaillie par des néons et une musique agressifs. Bourbon Street est comme ses mythes qui ont vécu et ne vivent plus. Un piège à touristes. Le pire, c’est que tout le monde le sait et que tout le monde y va.

Avec Denise Duffy


Dans un supermarché de quartier, j’appelle Denise Duffy. Elle arrive de Durham, Caroline-du-Nord, là où est basé Music Maker. Cinq minutes plus tard, Denise est là, à l’avant d’un vieux break Chevrolet qui déboule au coin de Royal et St Peter et me klaxonne. Des bonshommes miniatures autour d’un drapeau américain sont assis sur le tableau de bord.

Je fais « Nice to meet you ».

Bienvenue à La Nouvelle-Orléans



Cheveux longs, moustache tombante, lunettes rondes, aussi balaise qu’un sandwich SNCF, le conducteur a un physique à la Willy Deville. A l’arrière, une blonde m’ouvre la portière et tend une bouteille de liqueur en guise de présentation. Bienvenue à La Nouvelle-Orléans, la ville Orangina. Mais je n’ai même pas besoin de secouer. A La Nouvelle-Orléans, la pulpe ne reste pas en bas. Elle flotte partout, du goulot jusqu’au cul de la bouteille.

Denise me présente. Willy Deville s’appelle en fait Mickey. Ou Slewfoot. Ou encore Daniel McLaughlin d’après son état-civil. Sa compagne de scène et de vie s’appelle Cary Bee, ma fournisseuse officielle de liqueur. Il est guitariste et harmoniciste. Elle est bassiste. Ils ont fait Blues Passions l’été dernier, ont adoré et m’accueillent comme s’ils me devaient une faveur, alors que pour la première fois depuis quatre ans, je n’étais pas à Cognac cet été là.

Cary a les dents de devant toutes croches. Elle a été agressée il y a un mois, est tombée tête en avant sur le trottoir. Cary me lance : « Je suis contente que tu sois française. L’Amérique est si pourrie. Ici, si tu n’as rien, tu n’es rien. Il y a les have et les have not. » Pas besoin d’être devin pour savoir que Mickey et Cary font partie des have not, de ceux qui n’ont rien, ou pas grand-chose. Ils n’ont pas, mais ils me plaisent déjà.

Une vieille histoire


Entre Tim Duffy et Mickey, c’est une vieille histoire. Tim, guitariste, l’a rencontré dans un club de Durham au début des années 90. A l’époque, Mickey animait une émission de radio sur le blues sur le campus de l’Université de Duke. Music Maker a produit les deux derniers CD de Slewfoot et Cary B. Un troisième s’apprête à sortir.

Les liens se sont encore renforcés après Katrina. Mickey et Cary sont restés deux mois chez Denise et Tim Duffy. Ils étaient en Virginie occidentale, où vivent les parents de Cary, quand l’ouragan a frappé La Nouvelle-Orléans. Ils ont eu du bol. Leur appartement, en hauteur et à l’abri des vents dans le Garden District, n’a pas souffert. Mickey et Cary ne sont revenus à La Nouvelle-Orléans qu’après Noël.

« Ah ! Encore un autre musicien, pauvre et noir »


On est sur Frenchmen Street, à deux pas du French Quarter, dans un petit resto italien au-dessus d’un club. Je mange des pâtes avec des huîtres assaisonnées au pernod. C’est super bon. La Nouvelle-Orléans, ville à part aux Etats-Unis pour sa culture musicale et sa bouffe. « Katrina a été particulièrement dévastateur pour les musiciens, me dit Denise devant son plat de poisson. Ici, ils peuvent jouer toute l’année dans les clubs. La fermeture de la ville a été terrible pour eux. » Je bouffe, les oreilles grandes ouvertes.

Denise poursuit : « Tu dois savoir qu'ils n’ont pas de reconnaissance ici en tant que musiciens. Aux Etats-Unis, les gens disent « Ah ! Encore un autre musicien, pauvre et noir ». Je ne peux même pas te dire ce qu’apporte pour eux une tournée en Europe. La reconnaissance qu’ils ont là-bas change complètement la façon dont ils se voient. Nous, en tant que producteurs, on voit la différence y compris dans leur façon de jouer. Ils s’améliorent, ils jouent mieux. Parce qu’ils s’estiment enfin. »

Enracinés dans la musique du Sud



Assistance pour les besoins de la vie quotidienne, développement professionnel, programmation de tournées internationales, fonds d’urgence pour les musiciens de La Nouvelle-Orléans affectés par l’ouragan Katrina, l’aide apportée par Music Maker est diffuse. Et s’étend sur un vaste territoire: Carolines, Virginies, Kentucky, Mississippi, Alabama, Floride… Tout le Sud historique des Etats-Unis, et même au-delà. « On n’est pas rigides, certains artistes vivent ailleurs, mais ils doivent être enracinés dans la musique du Sud, blues, gospel, jazz, bluegrass... L’industrie musicale ne fonctionne pas pour ces artistes. Le business a fait son beurre sur leur dos, mais eux n’ont rien ».

Des jeunes pour reprendre le flambeau



Tout a commencé il y a treize ans avec un petit groupe d’artistes de Winston-Salem, en Caroline du Nord. « Dans le blues, toute l’attention se porte sur le delta du Mississippi, raconte Denise. On a passé beaucoup de temps à découvrir et enregistrer des artistes à l’Est du fleuve, des gens complètement laissés de côté… Mais on n’avait pas vraiment de vision à long terme, parce que ces artistes étaient déjà âgés. On pensait que la fondation vivrait cinq ans, dix ans tout au plus. Beaucoup d’artistes que l’on a aidés à nos débuts sont décédés. Mais on en découvre sans cesse de nouveaux qui reprennent le flambeau et aussi de plus en plus de gens prêts à soutenir notre projet. »

Comme Taj Mahal ou B.B. King, membres de la Fondation, qui mettent leur notoriété au service du projet. Soixante-quinze CD sont sortis sous le label Music Maker depuis les débuts. Cinquante autres sont en route. Les moyens étaient tellement réduits au début que Tim envoyait des courriers pour chercher des sponsors. « On n’avait pas les moyens de payer des factures de téléphone. »

« Notre relation avec la France est de loin la plus profonde »


Le budget annuel de Music Maker, qui était de 20.000$ en 1994, atteint aujourd’hui près de 600.000$. Les trois quarts apportés par des amoureux du blues, l’autre quart par des entreprises. Entre cent cinquante et deux cents artistes bénéficient aujourd’hui du soutien général de la Fondation, auxquels il faut ajouter cent musiciens de La Nouvelle-Orléans qui ont reçu et reçoivent une aide spécifique lié aux ravages de l’ouragan Katrina. « On a collecté 200.000$ après la catastrophe, précise Denise.Dans les premiers jours, les besoins les plus pressants étaient de trouver des hébergements. A long terme, il faut reconstruire des carrières. »

De manière générale, les besoins sont énormes. « Ils sont bien plus importants que nos ressources, continue Denise. Ça nous oblige à nous concentrer sur les artistes pour lesquels on peut faire une différence. Sinon, on y perdrait notre cœur. »

Ils sont quatre salariés à temps plein, dont une Française qui vient de terminer la version francophone du site Internet. Pourquoi le français ? « Parce que nos attaches avec la France sont beaucoup plus fortes qu’avec n’importe quel autre pays en dehors des Etats-Unis, répond Denise. Notre meilleure vente à ce jour est la compilation « The Last and Lost Blues Survivors », sortie sous le label français Dixiefrog. Depuis la création de notre partenariat avec Dixiefrog, le soutien qu'a apporté le public français à Music Maker n'a cessé de croître. On a des relations en Argentine et en Australie, mais notre relation avec la France est de loin la plus profonde et la plus significative pour les artistes comme pour notre Fondation. »

Les freaks... plus forts que les autres ?



L’été 2006, Blues Passions a consacré une soirée spéciale de son festival aux artistes de La Nouvelle-Orléans. La Nouvelle-Orléans brisée, La Nouvelle-Orléans martyrisée. La Nouvelle-Orléans pas encore libérée. Une partie des artistes aidés par Music Maker n’habite plus là. « Il y en a peut-être la moitié qui reste dispersée dans le reste du pays et ne souhaite pas forcément revenir, reprend Denise. La crainte est que les promoteurs profitent de ce vide et de la reconstruction pour transformer la ville. Personne ne veut voir les pauvres revenir. Heureusement, il y a encore des freaks qui vivent ici. Mais peut-être que les freaks sont plus forts que les autres… » C’est une question plus qu’une affirmation.

Dissertation sur les Freaks...


Freaks. Voilà le mot que je cherchais. Je cherche encore la bonne traduction en français. Freaks, comme le film de Tod Browning traduit en France par Freaks, la monstrueuse parade. Dans le dico, je ne trouve que des synonymes négatifs : marginaux, inadaptés, paumés, antisociaux… Alors que je pense tout le contraire. Ils sont bien mieux. Ils n’ont pas de maison en banlieue, pas de SUV rutilants, pas d’heures de bureau à respecter, ni d’assurance sociale. A bien des égards, ils vivent en marge de cette société d’abondance.

Mais antisociaux ? J’ai tendance à penser que vivre en banlieue dans un ghetto de riches protégé par des gardes de sécurité est un signe d’antisociabilité beaucoup plus marqué. Les monstres ne prennent pas la forme que l'on croit. Les vrais monstres n'en ont pas l'apparence. On est monstre dans les faits, les actes. Comme dans le film de Tod Browning.

Les freaks sont au contraire les premiers à parler et tendre la main à l’étranger. Je suis une étrangère et je ne trouve pas le bon mot dans ma langue pour les désigner.

Frenchmen Street, si près, si loin de Bourbon Street


22h. Au Cafe Negril, Slew, Cary, Mark et Andrew démarrent leur concert. Andrew est un jeune batteur, discret, un sourire toujours en coin. Mark joue de la guitare électrique avec le trio. Quand leurs emplois du temps correspondent. Frenchmen Street. C’est là que ça se joue aujourd’hui. The Spotted Cat, Snug Harbor, Check Point Charlie, Cafe Brazil, D.B.A… De toutes les portes s’échappent des notes de musique. Si près, si loin de Bourbon Street.

Le Vaughan's, refuge des noctambules


Minuit. Kathie, une amie de Denise qui habite San Diego, débarque au Cafe Negril avec sa valise. Je croise Peter, un ami de la bande qui passe ses nuits à écumer les clubs. Il me griffonne des noms de bars et de stations de radio sur un post-it. Il insiste pour aller au Vaughan’s, un bar plus loin dans le quartier de Bywater, le long d’un de ces canaux qui a débordé les digues il y a 18 mois. On prend la voiture. Qu’est-ce que tu veux fumer ? Ben, rien merci, ça va.

On est au milieu de maisons en bois. A l’intérieur, les cuivres font la fête. Le Vaughan’s est plein à craquer. Ça déborde sous le porche dehors. « Si tu ne connais personne à La Nouvelle-Orléans, tu ne viens pas ici », me dit Peter. Je sens que Peter s’est assigné la tâche jouissive de me faire découvrir la vraie Nouvelle-Orléans. Celle qui existe encore. En dehors du French Quarter. Malgré Katrina.

Il est 3h du mat. Je suis naze, je ne peux plus écouter quoi que ce soit. Slew est dans le même état. Il me reconduit à l’India House. On traverse des quartiers, remonte Canal Street, tourne sur Lopez. « C’est pas un quartier sûr. Je vais attendre que tu sois rentrée dans le bâtiment pour partir. Il y a trop de problèmes. La criminalité est repartie à la hausse. »

A La Nouvelle-Orléans aussi, j’ai un papa et une maman.

Vendredi 16 mars On dirait le Sud et c'est joli...




J’apprends que c’est Spring Break, la pause de printemps dans les universités américaines. Les vacances avant les derniers examens. Je ne suis pas sûre qu’il y ait beaucoup d’étudiants à l’India House. Celle qui dort dans la même chambre que moi est italienne. Elle est venue seule depuis l’université de Caroline du Nord où elle étudie cette année. « Personne ne voulait venir avec moi à La Nouvelle-Orléans. Les autres sont tous partis à Disney World ou Las Vegas. »

Je reprends mes sacs. Aujourd’hui, je change d’abri. L’AJ n’a plus de lits pour le week-end. Je déménage à la frontière du Garden District dans la Saint-Charles Guest House. Il restait une chambre. C’est trois fois plus cher que l’India House. Mais après, je dormirai sur le canapé de Slew et Cary, à quelques blocs de là. « Pourquoi tu dépenserais ton argent dans un hôtel ? Viens plutôt chez nous. » Ça tombe bien, ils habitent chez eux, pas chez une copine.

Je rejoins Denise et Kathie au Corn Stalk, un hôtel beaucoup plus classe dans le French Quarter. Il fait beau, on boit du vin sur la terrasse. On dirait le Sud. Des attelages de touristes défilent sous les fenêtres, s’arrêtent systématiquement pour prendre la façade en photo. A l’arrière, un autocollant dit « The Good Old Days ».

Sainte Catherine, patronne de la Clinique des Musiciens


Mickey passe nous prendre. Il nous conduit à la New Orleans Musicians’ Clinic, la Clinique des musiciens de La Nouvelle Orléans, une autre organisation à but non-lucratif. Des photos de musiciens ornent les murs de la salle d’attente. Fondée par un couple de philanthropes, Johann et Bethany Bultman, en 1998, la clinique offre des soins à prix très réduits aux musiciens de la ville. Le monde est petit. La directrice est une compatriote bordelaise, Catherine Lasperches. C’est la fin d’après-midi. Elle est seule, remplit des dossiers.
Catherine Lasperches est « Family Nurse Practitioner », un titre qui n’existe pas en France.
« En gros, j’ai la charge de travail d’un médecin avec le salaire d’une infirmière », rigole Catherine. Slew m’a prévenu. « She’s a Saint ». La patronne qui veille sur les musiciens de La Nouvelle-Orléans est toute menue et a les traits tirés d’une femme qui travaille trop. Elle est seule à gérer la clinique. Ils étaient environ 900 musiciens résidents de l’Etat de Louisiane à fréquenter l’établissement avant Katrina.
Ils sont près de 1.400 aujourd’hui, dont 350 à Los Angeles.
« C’est là que nous envoyons des patients pour un traitement contre les addictions liées à l’alcool et aux drogues. Ils restent un mois en traitement. Le voyage est pris en charge. »

Johann et Bethany Bultman, philanthropes


En pratique, la clinique fonctionne grâce à un partenariat entre la Louisiana State University (équivalent d’un centre hospitalier universitaire) et l’organisation religieuse des Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul. Sans Johann Bultman, directeur du centre de soin communautaire des Daughters of Charity de La Nouvelle-Orléans et sa femme Bethany, journaliste et écrivaine, il est peu probable que le Centre médical de l’Université de l’Etat de Louisiane aurait spontanément offert des soins aux plus démunis.

« On leur a forcé la main », résume Bethany. En amoureux de La Nouvelle-Orléans et de ceux qui font exister la ville dans le monde : ses musiciens. Ces musiciens qui meurent jeunes de maladies qu’il aurait été facile de soigner, diabète, maladies du cœur, maladies pulmonaires, tension élevée... Repas décalés, manque de soleil et de sommeil, rythme de vie en dents de scie, dépendance à l’alcool et au tabac, les musiciens sont une population à risque.

« Soigner l'esprit, le corps et l'âme »


La Louisiane bat de tristes records en matière de pauvreté et de santé aux Etats-Unis. Un habitant de La Nouvelle-Orléans sur quatre vit en-dessous du seuil de pauvreté. Les musiciens battent de tristes records de pauvreté et de santé en Louisiane. C’est peu dire. Aux Etats-Unis, un patient arrivant aux urgences doit être quand même pris en charge, même sans assurance et sans argent. Mais souvent trop tard. « Je suis journaliste et j’en avais marre d’écrire sur des musiciens qui mouraient aux urgences de maladies qu’on aurait parfaitement pu traiter, dit Bethany Bultman. C’est pour ça qu’on a créé la clinique des musiciens. Pour soigner l’esprit, le corps et l’âme de ces grands musiciens de La Nouvelle-Orléans. »

La clinique des musiciens est la seule institution de ce genre aux Etats-Unis. Une institution qui est à la merci du moindre revers de fortune. En 2002, le New Orleans Jazz & Heritage Foundation, partenaire originel, a retiré sa donation annuelle de 50.000$. Bethany court après les donateurs.

Quand on sait qu’une consultation pour un psy tourne autour de 450$, qu’un généraliste coûte à peine moins, environ 400$, on comprend l’importance du service offert. Examen complet, tests en laboratoire, médicaments à prix réduit, la Clinique est une bouée de sauvetage pour nombre de musiciens.

(photo Sydney Byrd)

« Le système de soin s’est écroulé »


Dans La Nouvelle-Orléans post-Katrina, il ne reste plus que l’hôpital de la Louisiana State. « Le problème, c’est que l’hôpital universitaire a très peu de lits, dit Bethany. Les Sœurs ont rouvert des cliniques de quartier et offrent des services de soins et des médicaments aux travailleurs pauvres, mais il est peu probable que l’Hôpital de la Charité rouvre ses portes. La ville, l’Etat et les Fédéraux se disputent pour savoir où reconstruire un nouveau Charity Hospital. La Nouvelle-Orléans ou Baton Rouge ? S’ils se mettent d’accord, ça prendra au moins huit ans. »

Pendant ce temps là, les médecins et spécialistes se font toujours rares à La Nouvelle-Orléans. La ville, qui comptait quelque 485.000 habitants avant l’ouragan, n’aurait aujourd’hui récupéré qu’à peine la moitié de sa population originelle. « Le système de soin s’est écroulé : il ne reste que le minimum, dit Catherine Lasperches. Depuis la fermeture de l’hôpital de la Charité, on n’a plus les moyens de faire de la médecine préventive. Aujourd’hui par exemple, on ne peut plus faire de colonoscopie. Des psychiatres, des othorino-laryngologistes sont très difficiles à trouver. »

25$ ou un "terminologiste" ?


Contre 25$, Catherine reçoit les patients dans une salle, rend un diagnostic et réfère les patients à des spécialistes. Certains sont bénévoles, comme Amy, assistante sociale et conseillère psychologique. Un kiné, un psychiatre, un rhumatologue, un chiropracteur et un médecin de rééducation fonctionnelle donnent aussi de leur temps. Les autres, qui travaillent pour l’hôpital universitaire, offrent des discounts sur leurs services en fonction des revenus des patients.

« Mon travail consiste principalement à m’assurer que les patients vont voir le bon médecin », dit Catherine. Intimidés par un système auquel ils sont peu habitués, les pauvres préfèrent ne pas trop s’en approcher. Ou quand ils y vont, c’est à reculons. A tel point qu’il y a quelques jours, un musicien pensait avoir un rendez-vous avec un « terminologiste ».

Je ne suis pas sûre de piger toutes les subtilités du système américain. « Comment savez-vous que les gens qui viennent ici sont musiciens ? », demande Denise Duffy. « On le sait, répond Catherine. De toute façon, au pire, on soignerait d’autres pauvres gens qui ont besoin d’une aide médicale. »

Maple Leaf ou House of Blues ?


Quand on sort de la clinique, c’est le soir. On repart vers Midcity, plus au Nord. On s’arrête boire une bière au Maple Leaf, sur Oak Street, un de ces bars peu fréquentés des touristes conseillé par Peter. Beaucoup se contentent des grosses pointures comme la House of Blues, sur Decatur, dans le French Quarter. Antenne locale d’une chaîne californienne, créée par Dan Aykroyd, un des Blues Brothers, la House of Blues programme des grosses légumes. « Mais c’est un business qui n’a pas grand chose avec le blues », me dit Mickey. Ambiance Hollywood, « caméras et gars armés de talkies-walkies », précise le Guide du routard. Ça ne donne pas envie.

Samedi 17 mars Les projectiles de la Saint-Patrick






Aujourd’hui, c’est la Saint-Patrick, la fête des Irlandais. Et comme les Irlandais affamés ont peuplé la planète, certains ont évidemment échoué à La Nouvelle-Orléans… Ils défilent en vert sur Magazine Street dans le Garden District. Perchés sur des chars gigantesques, ils balancent des colliers de perles autour d’eux. Je ne sais pas combien vont joncher les rues. Mais c'est énorme. C’est la folie. C’est la guerre. Je suis assaillie par des projectiles et une cacophonie musicale qui n’a pas grand-chose à voir avec le blues ou le jazz.


L'heure de l'apéro


Je m’échappe et rejoins le balcon de Slew et Cary. C’est l’heure de l’apéro. Denise et Kathie sont déjà là. Sous le soleil d’une fin d’après-midi, je fais la connaissance d’Earl. Earl habite l’appart à côté. Ami, partenaire, voisin. Earl pourrait être aussi un cliché : il est noir, joue du saxo et de la clarinette. Il a joué avec Slew pendant des années avant de se reconvertir en prof de sciences il y a trois ans. « La Nouvelle-Orléans a un des pires systèmes éducatifs des Etats-Unis », me dit Earl. Il était éducateur dans le Delaware, son Etat d’origine qu’il a quitté en 1992. Il beaucoup joué en Europe, a même habité en Suisse. Mais Earl a eu moins de chance que Cary et Slew : son appartement a été endommagé par l’ouragan. Il vient d’être rénové. Le loyer a fait un bond, passant de 330$ à 600$. Earl se cherche une maison dans un quartier « sec ».

Il ne sort plus beaucoup depuis qu’il enseigne. Plus le temps. On l’embarque dans le break Chevrolet.

« Don’t let them wash us away »


20h. Mickey nous emmène voir John Boutté et Todd Duke au D.B.A. Un autre club sur Frenchmen Street. C’est bondé, c’est samedi soir. John Boutté a la voix cassée, prenante. Il reprend Louisiana, à la demande de Mickey. La chanson de Randy Newman, texte poignant sur les victimes d’une des inondations de La Nouvelle-Orléans en 1927, est devenue l’hymne officieux des survivants de Katrina.

The river rose all day
The river rose all night
Some people got lost in the flood
Some people got away alright

John Boutté a les yeux fermé, il se balance sur sa chaise, concentré d’énergie et d’émotion.

« They’re still trying to wash us away. Don’t let them wash us away ». Les paroles résonnent fortement dans la salle. Tout le monde est debout. Tout le monde est ému.

Musique et bonne bouffe





Tout le monde a aussi la dalle. Denise et Kathie ont réservé un resto gastronomique. Elles aiment autant La Nouvelle-Orléans pour la musique que pour la bonne bouffe. On s'arrête à leur hôtel. Mickey veut voir à quoi ressemble le Corn Stalk. Il est crevé et s'endort sur le lit.

Il fait nuit. Mickey et Cary m’emmènent avec Earl dans un resto italien, Mona Lisa. L’autre soir, ils se sont faits chacun 40$ dans la soirée. 20% des recettes du bar. C’est rien ou pas grand chose. Mais ils insistent pour payer. Ils n’ont pas de carte de crédit. Ou plutôt celle qu’ils ont appartient à la mère de Cary. Elle est âgée, habite en Virginie Occidentale. En cas de problème, Cary peut venir la voir rapidement… La carte, c’est pour les urgences. Ou les extras comme ce soir.

Je n’ai jamais eu à surveiller mes dépenses en permanence. J’avais oublié que le restaurant était un luxe. « Merci d’être là, on a tellement peu l’occasion de passer un moment agréable ensemble autour d’un bon repas ». C’est le monde à l’envers. L’invitée remerciée, alors qu’ils gagnent juste de quoi payer le loyer, se nourrissant avec les Food Stamps (tickets d’alimentation) délivrés par des Services sociaux. Je suis invitée et c’est comme si je leur faisais une faveur.

Laisse le bon temps rouler !


Il y a un côté nord américain qui m’a toujours frappé : les gens expriment leurs sentiments à tout bout de champ quand, en France, on les distille du bout des lèvres. Mais je crois que Slewfoot et Cary battent tous les records. Ce sont les gens les plus doux, les plus gentils, les plus attentionnés que j’ai rencontrés. Et pourtant, j’en ai rencontrés un paquet.

Je le dis à Mickey. Il me répond : « We’re anti-assholes », que je pourrais traduire par « on est anti-connards, crétins, ou trous du cul. »

Mes hôtes sont mon billet d’entrée dans le monde des musiciens de La Nouvelle-Orléans. Depuis mon arrivée, je suis la vague, je me laisse trimballer. Je serre des mains, je récupère des numéros de téléphone, des cartes de visite dans tous les clubs, plus que je ne peux en visiter.

« Laisse le bon temps rouler », l’hymne officiel de la Big Easy, ne ment pas. La Nouvelle-Orléans roule, entraînant dans son sillage quantité de promesses, à chaque coin de rue.

Dimanche 18 mars Freaks, tu dis freaks ?



Au petit-déjeuner, sous la verrière de la Saint-Charles Guest House, je demande à Olu si freaks peut être un terme positif. Olu est noir, étudiant en médecine. Il travaille là le week-end pour payer ses études. « Freaks ?, me regarde-t-il étonné. Tu dis freaks ? Je ne vois pas comment ça pourrait être positif... Non, vraiment pas! » Tant pis.

Mon bed and breakfast


Denise et Kathie ont pris l’avion tôt ce matin. Denise rentre chez elle en Caroline-du-Nord. Kathie poursuit ses vacances quelques jours en Floride. Moi, je déménage une troisième et dernière fois pour m’installer chez mes anges gardiens.

Comment décrire leur appart ? Petit. Il y a deux pièces et un balcon. Une collection de chapeaux aux murs, des colliers récupérés dans les parades de la ville, des photos sur le frigo, une télé minuscule qui marche une fois sur deux, les badges de Blues Passions qui pendent à la poignée de la chambre. Il y a aussi un canapé défoncé dans la cuisine sur lequel je dormirai avec Frank. Frank est affectueux. C’est un chat transformiste : Frank est une chatte.

Les livres débordent dans la salle de bain et les toilettes. Dans cette Amérique opulente et consumériste, Cary et Slew sont des zombies qui ont choisi les nourritures spirituelles. D’ailleurs ils se nourrissent peu autrement.

« Freaks, bien sûr que c’est positif »


Je fais une nouvelle tentative et demande à Cary ce qu’elle pense du mot freaks. « Freaks, bien sûr que c’est positif. Tu sais bien qu’on est des freaks ! » Freaks est un état d’esprit ! Sa définition varie selon mes interlocuteurs. Je suis soulagée et pars avec ma freak préférée à la recherche d’un Brass Band.

Le Mardi Gras des Indiens






C’est dimanche, jour de la Saint-Joseph. Ce n’est pas marqué dans mon guide du routard, mais aujourd’hui La Nouvelle-Orléans fête le Mardi Gras Indians. Ce n’est pas LE Mardi Gras qui attire les touristes du monde entier et déborde dans toute la ville. Celui-là est déjà passé il y a quelques semaines. Le Mardi Gras des Indiens est né à la fin du 19e siècle dans les quartiers noirs de La Nouvelle-Orléans, mélangeant techniques anciennes de percussions et chants incantatoires, phrasé vaudou des Caraïbes et traditions amérindiennes du golfe du Mexique. Des guerriers se défiant au pas de danse plutôt qu’au fleuret. Avant Katrina, le Mardi Gras Hall of Fame estimait à environ 300 le nombre d’Indiens regroupés dans plus de 25 « tribus » actives participant à la parade de la Saint-Joseph. Depuis Katrina, leur nombre serait tombé à 150. A La Nouvelle-Orléans, il y a un avant et un après Katrina, comme il y a un avant et un après Jésus-Christ.

Dans les pas du Rebirth Brass Band






A quelques coins de rue, les musiciens du Rebirth Brass Band, un des Brass Bands les plus célèbres de La Nouvelle-Orléans, se préparent à souffler dans leurs cuivres. Ils sont kitsch, habillés en rose pale, portant des plumes… Des flamands rose à trompettes ! C’est un joyeux bordel qui s’ébranle, fait de familles, d’ados, d’adultes, de vieux, tous démangés par la gigue. Dans ce cortège musical, les Blancs sont peu nombreux et à ce que je peux en voir, ils entreraient tous dans la catégorie freaks. J’ai l’impression de me voir ado quand je m’habillais à Kilo-Shop.

lundi 16 avril 2007

Break au Club Dreamers


On avance en dansant, séparés du Brass Band par les rope-men, les types qui séparent les musiciens de la foule à l’aide de cordes tendues. Un gros black souffle dans son sifflet. Tout s’arrête. Quelques musiciens entrent dans le Club Dreamers, en ressortent avec un verre ou une bouteille. « You must be born before 1976 to enter the club », dit la pancarte sur la porte.

« Si t’aimes pas cette musique, c’est que t’es mort »







Il doit faire 25°C, on sue. Martin Luther King, Simon Bolivar. On passe des avenues aux noms célèbres, des maisons éventrées, des gouttières effondrées, des tas de planches… Là, Katrina a fait des ravages. Dix-huit mois plus tard, on boit et on danse sur les ruines de l’ouragan. « Come on New Orleans », crie une femme. Elle s’appelle Sylvia, elle n’a plus de maison, elle a trouvé refuge chez sa mère. « Mon cœur est ici à La Nouvelle-Orléans. Tu trouveras ça nulle part ailleurs dans le monde », me dit-elle en englobant la scène de fêtards « If you don’t like this music, man, you must be dead », dit un autre à côté. « Si t’aimes pas cette musique, c’est que t’es mort ».

« Y a tellement de choses qui sont illégales ici »







Ça me rappelle une certaine ambiance des fêtes en Bretagne, mais sans bignous et en plus fou. J’ai un appareil photo dans une poche, une caméra dans l’autre, mon carnet enfoncé dans mon jean. Cary me tend une bouteille de Smirnoff dans un sac en papier. Dans l’Amérique puritaine, boire de l’alcool dans la rue, au vu et su de tous, est illégal. Pas dans une parade de La Nouvelle-Orléans. « Hey t’es de la vielle école ou quoi ? », m’accuse un type. « T’es à La Nouvelle-Orléans ici, t’as pas besoin de cacher ta bouteille dans un sac en papier !» Les flics sont tout autour, sur des chevaux, sur des motos, dans des voitures… Un type tient en laisse deux gros chiens à l’air pas commode. « Hep, c’est pas illégal ça de promener ce genre de chiens sans muselières », demande une femme à un flic. « Y a tellement de choses qui sont illégales ici de toute façon », soupire le policier.

Je suis dans une jam-session de danse






Des gamins montent sur un toit, dansent, redescendent en courant pour rattraper la fanfare, remontent sur un toit plus loin, dansent, redescendent en courant pour rattraper la fanfare. Ça danse partout, sur les balcons, sur les capots de bagnole, contre les arbres… Je suis dans une jam-session de danse ! Je suis dans le cœur vibrant de La Nouvelle-Orléans, celui qui fait la fête pour oublier la misère qui l’entoure… Celui qui a fait la réputation de la ville et que certains aimeraient enfermer dans une bouteille comme le génie d’Aladin.

Point de rencontre






A l’angle de Washington et Roman, il y a un grand carré de verdure entouré de grilles. C’est là que se retrouvent les fanfares. C’est là que se rassemblent symboliquement les dépossédés de l’histoire américaine, les Noirs et les Indiens. Des visages se perdent dans de grandes coiffes perlées et colorées. Cary me présente Margie Perez, chanteuse qui écrit ses propres textes. Elle a un large sourire. Elle est l’une des premières à avoir emménagé dans le Musicians’ Village, dans l’Upper Ninth Ward. Un projet gigantesque de reconstruction dans un des quartiers de La Nouvelle-Orléans qui a le plus souffert de Katrina. Elle joue ce soir au Cafe Negril.

« Je m’appelle Lèvres »



J’avale des nouilles chinoises en vitesse dans mon nouveau home. Mickey me donne les clés de son vélo. Cary me dit de piocher dans leurs tickets d’alimentation si j’ai faim. Cary joue ce soir dans un bar d’Algiers, de l’autre côté du fleuve. Mickey joue avec Andrew dans le French Quarter.

Andrew passe nous prendre. Direction le Kerry Irish Pub. Un pub irlandais sur Decatur Street. Ce soir, ils jouent avec Lips. Ce soir, ils s’appellent Lips and the Trips. Lips se présente. « Je m’appelle Lèvres », me dit-elle en français. Je me marre. Elle porte un drôle de chapeau qui la fait ressembler à Natacha hôtesse de l’air, un collier de perles récupéré dans une parade et une jupe serrée qui l’empêche de monter sur la scène. Elle a l’air complètement déjantée. Elle me tend un chou en plastique, un autre projectile ramené de la Saint-Patrick

Long live New Orleans



Slew a repris son chapeau fétiche, celui avec des pièces argentées. Je suis comme Alice au pays des merveilles. Dès que je fais un pas dans cette ville, je tombe sur des gens loufoques. Les bars de New Orleans sont comme ces bistros bretons où tout le monde parle à tout le monde. Il y a John, qui vit ici depuis dix ans. Il est assis en face de moi. « Tu sais pourquoi La Nouvelle-Orléans est le plus bel endroit des Etats-Unis ? » Des tas de réponses me viennent à l’esprit, sauf celle qu’il me donne : « Parce qu’on n’a jamais appartenu aux Anglais ! »

Je vais plusieurs fois aux toilettes, pisser l’Abita, la bière locale. La porte est gribouillée de grafitis. « Fuck Katrina. Long live New Orleans and the Mississippi Gulf Coast ».

Margie Perez au Cafe Negril


22h30. Je rejoins Margie au Cafe Negril. J’ai une vision déformée de cette ville, j’ai l’impression que La Nouvelle-Orléans est peuplée uniquement de musiciens. Margie joue ce soir avec le band de Smokey, harmoniciste et saxophoniste, ancien propriétaire du Cafe Negril. Les musiciens savent rarement ce qu’ils vont jouer à l’avance, ils jouent les chansons des autres, les leurs, changent de partenaires… C’est une petite communauté soudée, où l’entraide est spontanée.

Lipps, une chanson et deux jokes


Quand je reviens au Kerry, Lips est devenue copine avec tous les clients du bar. Il faut dire qu’elle sort des blagues entre toutes ses chansons. Je croise un couple de San Antonio, Texas, venu reconstruire des maisons détruites par l’ouragan. Lui se présente comme un « political activist », il me parle de communauté, d’Unitariens qui acceptent tout le monde dans leur église, même les païens… Des gauchistes au Texas ? Je ne comprends plus rien. Il est 2h du matin, j’ai bu comme un trou. Je suis comme une éponge qui a besoin d’être essorée. Je ne peux plus rien absorber, plus une goutte d’alcool, plus un mot étranger.

« Kansas City here I come », chante Lips. Un de ces amis, Gary, revient d’Irak. C’est un civil, il conduit des camions là-bas. Je suis surprise. Gary est touchant. « Je fais juste conduire des camions, je ne sais pas jouer d’un instrument, je ne sais pas écrire. Je ne suis pas créatif. Merci Slew de mettre du bonheur dans ma vie. » « D’où tu crois que ce bonheur vient ?, lui répond Slew. On ne l’a pas en nous. Ça vient de toi, de tous ceux qui partagent ça avec nous, man. »

Ville dangereuse où il fait bon vivre


Les artistes ne sont pas productifs au sens industriel du terme. Mais qui se soucierait aujourd’hui des exploits du stade si Homère n’avait pas été là pour les raconter ? « La Nouvelle-Orléans est la grande délaissée d’Amérique », me dit Gary. La Nouvelle-Orléans, la ville de tous les vices qui effraie les Puritains. La Nouvelle-Orléans ne dort pas plus que New York. Ici, les bars tournent 24 heures sur 24, l’alcool coule à toute heure du jour et de la nuit… Quand on quitte Gary à 3h du matin, sa soirée ne fait que commencer.

Slew demande à Andrew de suivre Lips. Elle est toute seule dans sa voiture et à La Nouvelle-Orléans, ça craint. Slew veut juste s’assurer que tout sera OK pour elle. C’est le grand paradoxe de cette ville dangereuse où il fait bon vivre.

Lundi 19 mars WWOZ, la radio des musiciens



Dans le quotidien de La Nouvelle-Orléans, The Times-Picayune, un lecteur est en colère. Il a 61 ans, un pace-maker qui fait battre son cœur, et 667$ par mois pour vivre. L’immeuble HLM qu’il habitait va être rasé. « Après 40 ans de lutte pour mettre fin aux discriminations raciale et sociale, je n’aurais jamais pensé qu’en 2007 on en serait encore là (…). Le crime ? Etre pauvre et vivre dans la Section 8 (…). C.J. Peete est ma maison, pas juste un endroit dans lequel je vis. Je veux rentrer à la maison. »

Je fais ma lessive dans le bar au-dessous de chez Slew et Cary. Aujourd’hui, je les accompagne jusqu’à la radio dans l’émission de Laura. Pas n’importe laquelle. WWOZ, une radio communautaire à but non lucratif fondée il y a 27 ans pour célébrer et préserver la musique, la culture et l’héritage de La Nouvelle-Orléans … Ils sont douze salariés et une flopée de bénévoles. « On en avait environ 200 avant Katrina, me dit Mary Liz Keevers, directrice du développement. Aujourd’hui, on en a peut-être 70. La vie après l’ouragan n’est pas facile. »

Un Téléthon pour les musiciens




« WWOZ a fait beaucoup pour aider les musiciens ici, lance Slew à l’antenne. Ils me traitent comme de l’or depuis 25 ans. » WWOZ a besoin d’argent. Laura, que j’ai croisée l’autre soir au Cafe Negril, anime une émission tous les lundis. Elle lance un appel aux généreux donateurs. Un numéro vert s’affiche partout sur les murs de la station. C’est le Téléthon des musiciens de New Orleans.

Mardi 20 mars Il est 9h, La Nouvelle-Orléans s'éveille



Mickey et Cary se sont couchés tard hier soir. Quand je me lève, ils partent travailler à la Clinique des musiciens. L’association essaie tant bien que mal de mettre à jour la liste des patients potentiels. Mickey et Cary y vont deux jours par semaine, passent des coups de fil aux musiciens dont ils ont les coordonnées pour faire le point, essayant de convaincre les récalcitrants de venir se faire soigner. La tache est immense.

What a wonderful world




J’avale un Po Boy dans un dépanneur qui ne paye pas de mine sur Royal Street. Denise et Kathie me l’ont conseillé, surtout le sandwich avec les huîtres et les crevettes. Je digère dans Jackson Square, bercée par les cuivres des Jackson Square All Stars. Le band reprend des standards de jazz : Cabaret, Oh when the Saints, Fly me to the moon, What a wonderful world... C’est vrai que le ciel est bleu et que le monde est merveilleux.

WWOZ: Doctor John au téléphone



Je m’arrête à WWOZ. Doctor John, fameux pianiste de La Nouvelle-Orléans, est au téléphone, depuis Woodstock, Etat de New York. La Nouvelle-Orléans lui manque. Je retrouve Mary Liz. «C’est une longue bataille. C’est dur de trouver un endroit pas trop cher où vivre après Katrina.»

Dans une bataille, il faut des combattant. Comme George « Loki » Williams. Un autre militant bénévole qui passe son temps à lire, recenser, organiser des blogs sur la situation de la Crescent City. « Ce n’est pas Katrina qui a détruit La Nouvelle-Orléans, me dit Loki. La catastrophe ici est arrivée 21 heures après l’ouragan, avec la destruction des digues. C’est un échec humain, pas une catastrophe naturelle. » Loki est en colère. Sa colère est à la mesure de son enracinement dans cette ville. Il est la 16e génération, descendant d’une famille créole française. « Ici, on a eu une double dose européenne avec les Français, puis les Espagnols. Il n’y a que les Européens qui peuvent vraiment comprendre cette ville. Partout ailleurs aux Etats-Unis, les gens vivent pour travailler. Une des premières questions qu’on te pose partout, c’est « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? ». A La Nouvelle-Orléans, je connais des gens depuis 20 ans et je n’ai toujours aucune idée de la façon dont ils gagnent leur vie. Ce n’est pas ça qui importe ici, mais l’aspect social, communautaire. Ici, c’est la qualité de la vie qui prime. »

Loki: « On a une guerre à mener »


Et la qualité de la vie est forcément liée à la musique. Cette musique née de la désespérance. « Tout ce qu’on écoute aujourd’hui est né ici, dans ce qu’on appelait le Congo Square où se réunissaient les esclaves. Tout vient de là, du mariage entre la musique folk européenne, les percussions et le groove des Caraïbes. Sans ça, pas de blues, de jazz, de rock, de rap… » L’ancien Congo Square est devenu un parc qui porte le nom de Louis Armstrong. Il est fermé depuis Katrina. Mais personne ne sait pourquoi.

Plus d’un siècle après la fin de l’esclavage, La Nouvelle-Orléans est la preuve vivante que la musique pousse encore sur des ruines sociales. « Certains quartiers sont totalement déshérités, mais tu trouveras quand même des gamins qui apprennent à jouer de la trompette avec leurs grands-parents dans la rue. C’est ça qui est terrible avec Katrina : comment cet enfant va apprendre à jouer de la trompette si son grand-père a trouvé refuge dans le Tenessee ou à Houson ? En tant qu’habitants de La Nouvelle-Orléans de retour dans la ville, on a une guerre à mener, une guerre qui est aussi un « labor of love », un acte d’amour.»

Loki se marre. « En même temps, il y a quand même une conséquence positive : avec tous les réfugiés de Louisiane, le reste du pays va enfin apprendre à cuisiner. »

Le retour des Carpet baggers


J’accompagne Cary à la laverie. Quand elle est revenue à La Nouvelle-Orléans un mois après l’ouragan, les quelques hôtels, maisons et restos qui étaient ouverts offraient à manger à tous ceux qui étaient en ville. « C’était vraiment une atmosphère spéciale, de camaraderie et d’entraide. » Le pillage et la violence d’un côté, la solidarité de l’autre. Les catastrophes font ressortir le pire et le meilleur de l’humanité.

On doit se grouiller. Andrew passe nous chercher. Ce soir, le trio joue au Kerry. On tasse les instruments dans le 4X4, on se fait une place. Denise m’a dit d’écouter leurs textes. J’écoute Carpetbaggin’…. Les Carpet baggers, ces Yankees « marchands de tapis » venus se faire de l’argent sur le dos d’un Sud dévasté après la Guerre de Sécession, reviennent en ville. Katrina est passée, la crue est terminée. Retournons au business. La Big Easy est à vendre. « They’re turning New Orleans, Louisiana Into corporation land».

« Bob Dylan n’aurait pas fait mieux », lancent les Unitariens de San Antonio qui sont revenus dans le bar.

Les aventuriers dilettantes de l'Amérique



Minuit. Peter fait une apparition. Il a raté son avion hier matin parce que la veille, il passait du bon temps dans un club avec des amis. Laid-back, décontractée, relaxe. La Nouvelle-Orléans ressemble à ses habitants. Il doit passer quelques jours en Pennsylvanie dans sa famille. Slew et Cary proposent de le conduire demain matin à l’aéroport.

Ils se sont faits 60$ chacun, plus une trentaine de dollars de pourboire. « C’est plus que d’habitude », dit Slew, content. Mais il est fatigué. Il faut tout ranger. Basse, guitare, harmonica, ampli, batterie… Il est 1h30 du matin. Et le 4X4 d’Andrew s’arrête à quelques blocs de chez Slew et Cary. « La jauge n’est pas fiable », rigole Andrew. Slew part chercher son break Chevrolet. Il nous pousse jusqu’à la station d’essence à quelques blocs de là.

Je pense aux cow-boys de John Huston dans The Misfits, Les Désaxés… Dans leur genre, mes amis appartiennent à cette frange de l’Amérique : ce sont des aventuriers dilettantes.

Mercredi 21 mars Dans les rues du French Quarter







Cary est partie chez le dentiste. Une des bénévoles de la Clinique des musiciens a réussi à lui trouver un praticien qui accepte de la prendre. Margie m’a dit qu’ils avaient joué un soir dans un bar pour payer des dents à Cary après son agression. Mais le boulot a été bâclé par le premier dentiste. Cary d’ailleurs s’en fout si ses dents de devant sont de traviole. Elle se regarde dans la glace, rigole. « Bah, ça me donne l’air d’un pirate ! »

Je prends son vélo pour aller me perdre dans les rues du French Quarter. Ça fait une semaine que je suis là et j’ai l’impression d’être chez moi. Dans Royal Street, il y a toujours de la musique. C’est juste au sud de Bourbon Street, mais la rue est encore épargnée par les vendeurs de tee-shirt et les clubs de strip-tease. Des notes de jazz s’échappent au coin de Saint-Peter. Un couple danse au milieu de la rue. On est en 2007, mais on pourrait être dans les années 50. Je les mitraille en noir et blanc.

Les bancs de la cathédrale Saint Louis


Il fait chaud, il fait moite. Il va pleuvoir. Je me réfugie dans la cathédrale Saint-Louis sur Jackson Square. Je suis en plein recueillement et m’endors sur un banc, bercée par les chants religieux.
C’est ma journée mystique. Je dois rejoindre Slew à la maison. Il y a messe à 18h. Ce n’est pas le moindre paradoxe qu’offre ce pays au touriste européen : ici, on peut être en marge et aller à l'église.

« Ils avaient peur que je leur vole LEUR Noir ! »


En route, Slew me raconte l’histoire de Big Boy Henry, le bluesman qui figure sur un vieux calendrier dans la cuisine. « Il est né le même jour et la même année que mon père. En fait, il était comme un père pour moi. On a joué ensemble. On a traversé des moments durs ensemble. C’était bien avant la renaissance du blues dans les années 80. »

Né dans le Maryland, élevé à Hawaï, Slew a commencé par jouer de la soul, en reprenant Otis Redding, Wilson Picket. «D’une certaine façon, je suis plus noir que blanc. Je viens d’un milieu pauvre irlandais, j’ai fait de la prison, j’ai connu pas mal de galères… A l’époque, on ne jouait que dans des bars noirs, un peu crasseux, qui n’attiraient pas l’attention… Dans les années 80, quand il y a eu ce gigantesque blues revival, j’ai été dégoûté de voir des petits blancs utiliser des Noirs pour faire plus vrais, plus authentiques. Pour certains, j’étais comme une menace parce que j’étais proche de ces musiciens et que je ne réclamais rien d’eux. Ils avaient peur que je leur vole LEUR Noir ! Tu sais, ça c’est du racisme. These people are full of shit.»

Le blues n’est pas épargné par les clivages raciaux. Ça fait longtemps que Slew n’a pas abordé ces questions. Il n’est plus aussi en colère qu’avant.

Du gospel à l'église épiscopale Sainte Anna






On est sur Esplanade Avenue, devant la St Anna’s Episcopal Church. C’est une église anglo-catholique, la branche américaine de l’église anglicane. Ils ont des rites cathos mais sont plus proches des protestants, ordonnent des femmes, et même des homosexuels… Ça fait un an que Slew y vient. Depuis en fait que l’église a ouvert un service pour les musiciens de la ville le mercredi soir en partenariat avec la Clinique des musiciens. Slew et Cary y sont aussi bénévoles. Dans la foulée, Slew s’est converti. « C’est une église qui a la réputation d’être gay. Mais en fait, elle est ouverte à tout le monde ».

Un type serre Slew dans ses bras. Il est noir et gay. Les deux se voient à des kilomètres à la ronde. Il s’appelle Gregory et ce soir, il est le gospel singer.

Une trentaine de personnes de toutes les couleurs sont assises à l’intérieur de l’église. Certains viennent de loin, d’autres églises épiscopales je suppose, pour aider à reconstruire La Nouvelle-Orléans. Saint-Paul, Minnesota, à l’autre bout du pays, par exemple. Au milieu des paroissiens, le prêtre parle de « relationships », de l’importance d’être en lien avec ces semblables. La voix de Gregory s’élève au-dessus du piano. C’est beau. La St Anna’s Episcopal Church est un club juste un peu différent des autres.

The Wednesday night healing service


Mercredi, soirée de guérison : the Wednesday night healing service. Un demi-cercle se forme devant l’autel. On se tient la main. A ma gauche, le type a la main moite. Il tremble. Il me fait penser au Smokey Lonesome, en manque d’alcool, du film Beignets de tomates vertes. A l’autre bout de la chaîne, un balaise tatoué affiche un tee-shirt d’Elvis. Le prêtre met ses mains sur ma tête. Il murmure des trucs que je ne saisis pas bien. J’entends « hope », « Christ », « healing ». Son pouce, trempé dans de l’huile bénite, trace une croix sur mon front. Ça y est, moi, l’athée, je suis convertie. Pas longtemps, quelques secondes seulement. Si les religions n’étaient que ça, un « healing process » au lieu de chercher à dicter un mode de vie, le monde s’en porterait mieux.

Vavavoom à la salle paroissiale


Dans la salle paroissiale à côté, la fête a commencé. Après la messe, Vavavoom prend le relais. Vavavoom joue du jazz manouche pendant que l’on mange un repas offert par Saint Anna et la Clinique des musiciens. Je retrouve Catherine, l’infirmière française, je fais la connaissance de Amy, psychothérapeute et bénévole à la Clinique.

« Savez-vous ce que c’est d'être musicien ? »



Bill - c’est le nom du prêtre - a enlevé son déguisement. Il dit : « Savez-vous ce que c’est d'être musicien ? C’est comme se réveiller un matin en ayant perdu la moitié de ses revenus. Dans ce pays, les musiciens n’ont aucun filet, aucune sécurité sociale. S’ils ne jouent pas pendant trois ou quatre semaines, ils se retrouvent dans la rue. Pensez-y quand vous les entendez jouer. » Chaque mercredi, la paroisse donne l’occasion à un groupe de La Nouvelle-Orléans de se faire un peu d’argent.

Et beaucoup plus. Prise de la tension, détection du diabète, massothérapie, acuponcture… Il y a tout ça le mercredi soir à Sainte-Anna. « Certains soirs, on est cinquante, d’autres soirs 150 », me glisse Diana, employée par l’église. Cary nous a rejoint à vélo. Elle montre ses nouvelles dents à Catherine et Amy. Environ 150$, c’est ce que ça va lui coûter, contre près de 1.000$ normalement. Le dentiste a fait un rabais. Mais Cary trouve ses dents trop grandes. « J’ai l’impression de ressembler à un cheval », dit-elle à tout le monde.

Des Français et des aiguilles




Catherine me présente Vavavoom. Il y a deux Français dans la troupe. Deux guitaristes. Pierre Pichon, un Breton, vit ici depuis quatre ans, et Raphaël Bas, originaire de Bourges. Les musiciens étaient dispersés entre différents groupes avant Katrina. Vavavoom est une création post-cyclonique. « On a été parmi les premiers à revenir, un mois après Katrina, raconte Pierre. Quelques clubs avaient rouvert. On a eu la chance de pouvoir jouer. » La population a changé, il y a moins de touristes, plus de travailleurs hispaniques, moins de Noirs…. Electricité, gaz, loyers, tout augmente. La vie est dure pour les musiciens. Mais elle continue… J’avale tout ça sur le coin de la table.

Jusqu’à ce que Kim vienne planter des aiguilles dans les oreilles de Raphaël, attablé en face de moi. Kim est vietnamien et acuponcteur. Tous les mercredis, il vient détendre les gens à coup d’aiguilles. Je mitraille Raphaël, assis en face de moi, pendant l’opération. On se marre. Slew est fatigué, il rentre.

De l'amour en barre



Catherine s’enquiert de la santé de ses patients, de la vue de David qui s’est bricolé des branches de lunettes avec un fil de fer. C’est bien plus qu’un boulot, c’est de l’amour en barre. Je serre des mains, je dis bonjour pendant qu’on me bombarde de noms et d’anecdotes. Slew est fatigué, il rentre. Moi, j’ai encore des aiguilles dans les oreilles. Catherine propose de m’héberger pour la nuit. Finalement, Amy me raccompagnera plus tard.

Si j’avais besoin d’un bras, je suis sûre que je pourrais compter sur celui d’une des personnes attablées là.

Jeudi 22 mars Je vais te raconter une histoire


Aujourd’hui, j’ai décidé de squatter le café Mojo sur Magazine Street. Pour écrire avant d’oublier. Slew m’arrête sur le pallier. Il s’est installé une table et un canapé. C’est là qu’il vient bouquiner en fumant sa cigarette. « Désolé de t’avoir pris la tête hier soir avec mes histoires ». Hey Slew, tu me saoûles pas. Au contraire. Je vis avec mes sources, les réponses viennent sans que je pose de questions. Je suis comme un apôtre suivant Jésus. Je ne suis pas du tout distanciée par rapport à mon sujet. Je suis plongée dedans jusqu’au cou. Je repense encore une fois aux paroles de Gabrielle Roy : « Pour bien comprendre les gens, il faut se mettre à leur merci ».

« Je vais te raconter une histoire, poursuit Slew. Un jour, je tombe sur une pub à la télé qui annonce un concert de blues à Disneyland. Un ado, Jonni Lang, dont je n’avais jamais entendu parler. Stevie Ray Vaughan venait de mourir quelques mois plus tôt. Stevie Ray Vaughan était un blanc, guitariste de blues. Et je vois ce kid, de 16 ans peut-être, blanc qui joue de la guitare… ça m’a foutu en rogne, de voir un produit manufacturé. Il leur fallait un nouveau Stevie Ray Vaughan. Je n’en veux pas à ce gamin qui je crois d’ailleurs a bien tourné. Mais à cette industrie qui n’a rien à voir avec le blues. »

Slew me dit que sa mère s’est suicidée quand il avait 16 ans, que sans galères, sans malheurs, tu ne fais pas du blues.

Armstrong, un jour tôt ou tard, on est que des os


Il pourrait s’installer avec Cary dans un de ces logements sociaux de La Nouvelle-Orléans. Il n’y a rien qui leur interdirait a priori. Sauf qu’ils sont blancs. « Dans ces quartiers, si tu es blanc, tu te fais tirer direct, man, me lance Slew. Ça me fait chier, mais c’est la vérité. » C’est du racisme. C’est le cercle vicieux de l’apartheid, la spirale de la haine où les enfants prennent pour les coups que leurs parents ont donnés.

Parce qu’ils sont blancs, Mickey et Cary ne peuvent pas jouer dans certains bars, même à La Nouvelle-Orléans. Parce qu’ils sont blancs, ils sont aussi moins facilement « bookables » dans certains festivals européens pour qui le blues est forcément noir, me dit Mickey. Je pense à Nougaro. Ils sont blancs de peau. « Quand on veut l’espoir, quel manque de peau. »

Ville métissée, ville paradoxale






Paradoxe de La Nouvelle-Orléans. Ville métissée fondée par les Français et largement bâtie par les Espagnols. Ville complexe. Ville historique des créoles, ces créoles nés aux colonies, de parents français, espagnols, allemands ou africains, parlant le français et pratiquant la religion catholique. Ces créoles blancs, noirs ou café au lait, bien plus divisés par les classes sociales que la race. Mais ville du Vieux Sud ségrégationniste et raciste, rachetée à la France en même temps que le reste de la Louisiane par une société anglophone et protestante organisée autour de la notion de couleur. Une approche de l’humain tout à fait différente. « Le mot créole fait encore aujourd’hui l’objet d’une importante controverse, dit le Guide du routard. Très peu de Blancs en Louisiane se présenteront à vous en tant que créoles dans la crainte d’un sous-entendu d’une ascendance africaine (…) Car actuellement, un trente-deuxième de sang noir fait basculer l’état-civil dans le registre « colored ».

Est-ce qu’un Caucasien américain perfusé risque de changer de catégorie ? Je ne comprends pas cette division liée à des gouttes d’un sang identique qui finiront de toute façon mélangées dans une même poche aux urgences de l’hôpital.

Cary la Schtroumpfette


Cary rentre de chez Smokey. Elle tient sa boutique de CD quelques heures par jour. Elle se joint à la conversation, est moins pessimiste que son compagnon. Mais Cary est un peu une tête brûlée. Elle est blanche, elle est blonde et elle se fout des codes raciaux du Sud. Elle me raconte sa sortie il y a une dizaine d’années au Tink House, à Beckley en Virginie occidentale. « Un speakeasy fréquenté uniquement par des Noirs où je voulais aller depuis longtemps. C’était Halloween, j’avais des bleus partout sur le visage après m’être pris une batte de base-ball. Je me suis déguisée en Schtroumpf. Je me suis dit merde, je suis toute bleue, c’est le moment où jamais d’aller au Tink House. Personne ne verra que je suis blanche. » Elle se marre. « Sauf que j’avais oublié de mettre des gants. » Le patron l'a régalée toute la soirée, parce qu’elle « a eu les couilles de venir ». Les anecdotes de mes amis sont comme les feuilles mortes en automne, elles se ramassent à la pelle… Je les adore.

Quand la musique donne




Cary et Mickey jouent ce soir de l’autre côté du Mississippi, à l’Old Point, sur la rive Ouest. Moi, je vais retrouver Margie au Cafe Negril. Entre le Spring Break étudiant et les bénévoles venus de partout aider à la reconstruction de maisons, le bar fait le plein ce soir. Margie chante, Smokey joue de l’harmonica et du saxo. Il y a aussi un bassiste, un guitariste et un batteur.

Au bar, Smokey me présente André, un Français, bassiste, de retour à La Nouvelle-Orléans après plusieurs années passées à Chicago. Parce que la ville lui manquait. Je me souviens de ce que m’a dit Denise Duffy il y a quelques jours. « Il y a finalement peu de villes aux Etats-Unis où la musique occupe une place importante. Il y a La Nouvelle-Orléans, Chicago, New York, et peut-être aussi Los Angeles. Si La Nouvelle-Orléans disparaît musicalement, elle laissera un grand vide dans ce pays. »

Margie chante, un grand sourire lui mange le visage. Margie a un sourire qui ferait se damner un Saint.

Vendredi 23 mars A moto vers Biloxi




La Nouvelle-Orléans est comme un Tramp Ship, ces cargos vagabonds qui traversent les océans : on monte à bord sans vraiment savoir où on va débarquer. J’ai appelé Dave, mon guide des maisons dévastées, hier. Il m’attend ce matin au coin de Saint-Charles et Jackson Avenue, sur une Harley Davidson blanche. Ce martin, on part à moto vers Biloxi, Mississippi.

Dave est né dans le Michigan, tout près de la frontière canadienne, mais il vit depuis une bonne vingtaine d’années dans le Sud. Il est arrivé de Caroline du Sud l’année dernière, attiré par les perspectives d’emploi. Quand le bâtiment va, tout va. Il n’est pas sûr que l’adage s’applique à La Nouvelle-Orléans. Alors que plus de la moitié des habitants de la ville sont toujours dispersés à travers les Etats-Unis, des travailleurs font le chemin inverse. Construction, hôtels, restaurants… « Ici, on cherche désespéramment du personnel qualifié. Il y a du boulot pour une bonne dizaine d’années. » En ville, les panneaux « Help wanted » sont monnaie courante.

La côte du Mississippi, les ravages de Katrina




Dave veut me montrer les ravages laissés par l’ouragan Katrina sur la côte. Mais il s’arrête d’abord au magasin Harley Davidson. Il veut m’acheter des lunettes de mouche pour que le vent ne m’empêche pas d’apprécier la balade. Il insiste pour me payer un tee-shirt et une casquette Harley. Il me montre des trucs avec des clous dorés… J’hallucine, je commence par refuser. « Tu ne peux pas dire non, il faut suivre la vague… » Je dois avoir un autocollant sur le front du genre « always follow the flow ». J’ai envie de lui dire que je ne suis vraiment pas un bon investissement, pas même à court terme. En sortant, Dave me dit : « T’es une bikeuse maintenant. On peut y aller. »

Waveland, année zéro






On file à toute vitesse. Sur des ponts, au-dessus des eaux. Entre celles du lac Pontchartrain et du lac Borgne qui ont débordé les digues et noyé une bonne partie de la ville fin août 2005. Dave a fait le même chemin il y a un an, six mois après Katrina. La côte du golfe du Mexique dans le Mississippi a été frappée de plein fouet. Ça se voit dès que Dave quitte l’autoroute 10 pour prendre la 607 en direction de Bay Saint Louis.

A Waveland, on est au bord de l’eau. On passe des charpentes qui sortent du sol à côté de maisons toutes neuves, fraîchement peintes… Des caravanes, nouveaux refuges, campent face à des grilles défoncées, devant des piliers qui ne supportent plus qu’eux-mêmes. Ce ne sont plus des maisons, ce ne sont même pas des squelettes de maisons. Un tibia et une mâchoire peut-être. Du saloon, il ne reste que la carcasse. Au-dessus, la statue du Fire Dog tient miraculeusement debout. C’est Beyrouth sans les impacts de balles.

Le pont d'Avignon à Baie Saint Louis



Katrina a aussi emporté le pont qui enjambe la baie de Saint Louis. Soufflé comme la maison des Trois petits cochons. Dessus, des machines et des ouvriers s’activent. Le pont doit rouvrir en mai. En attendant, un ferry fait passer les voitures de l’autre côté de la baie. Dave est tout content de prendre cette navette maritime improvisée. Ça nous évite un long détour en moto pour rejoindre Gulfport et Biloxi.

Hurricane Camille



De l’autre côté de la baie, le spectacle n’est guère différent. Le SS Hurricane Camille, est échoué sur le terre-plein central au milieu de la deux fois deux voies qui longe la côte. Un bateau apporté par une vielle copine de Katrina, Camille, qui a ravagé le Mississippi… en 1969. Au-dessus des gros piliers de béton, les étages en bois ont été balayés sur une trentaine de mètres. On est à quelques dizaines de mètres d’une mer toute calme. « Mais ici, ce sont les vagues qui ont tout foutu par terre, me dit Dave. Il y a un an, j’ai même vu des voitures encore dans les arbres. »

Un paysage tout en contrastes





Dave est soulagé. En mars 2006, il était seul ici sur cette même route. « Tout était encore ravagé, j’avais envie de pleurer en voyant toutes ses maisons à terre, toutes ces traces de vie envolées. Tu ne trouvais pas de station-service, presque rien où manger. » Un an et demi après la catastrophe, la vie reprend lentement. La vie des casinos surtout. On est aux Etats-Unis. Les gens vivent encore dans des caravanes, mais peuvent déjà aller perdre leurs thunes dans les nouvelles machines à sous !

C’est un paysage tout en contrastes : on passe de fondations à ciel ouvert à des bâtiments flambant neuf.

Terrains à vendre



Des panneaux "A vendre" peuplent les bords de route. On s’arrête manger un burger. J’ai la dalle et mal au cul, je me sens comme un cow-boy en descendant d’un cheval. Dave me dit qu’il fait du yoga une demi-heure par jour pour se détendre le dos… Il me tend une pierre polie, noire et blanche. C’est un cadeau des ouvriers jamaïcains avec qui il travaille et que j’ai croisés la semaine dernière en « visitant » l’immeuble en cours de restauration sur Canal Street. Il paraît que je suis un ange. Dave me dit qu’il veut quelque chose de moi. Je me dis que je suis un ange un peu mal barré. « Je veux que tu me trouves un porte-clés pour ma moto ». Ouf.

Des tombes à ciel ouvert



On reprend la route dans le sens inverse. La première rangée d’un cimetière s’est envolée, laissant quelques tombes à ciel ouvert… Un type qui a les dents en touches de piano et une chemise pleine de taches arrête son pick-up à côté de la moto. Il vient d’Alabama et travaille là à Biloxi. Il me dit qu’il a trouvé un bateau au beau milieu d’un des casinos en arrivant.

Des Harleys et des hommes




On repart vers La Nouvelle-Orléans dans le soleil couchant. A Slidell, on s’arrête dans un autre magasin Harley Davidson. Pourvu qu’ils ne vendent pas des strings avec des ailes ! J’ai du mal à me déplier, je crois que j’ai du mal à apprécier les rassemblements de motards. Les considérations sur le design et les chromes me gonflent autant que celles sur les parfums et les crèmes de jour.

En face, heureusement, des Japonais vendent des sushi. Je veux inviter Dave qui le prend mal. C’est une insulte, je suis une invitée spéciale de France. Si je travaillais pour un magazine, je serais sans doute la journaliste la moins chère du marché !
Mickey a essayé d’appeler le cellulaire de Dave. Je le rappelle. Mickey veut juste s’assurer que tout va bien pour moi, que je n’ai pas été kidnappée, que je ne suis pas en compagnie d’un serial-killer. Je transmets son message à Dave : « Thanks for not being a serial-killer ».

Ça me fait marrer, mais je suis touchée que mes nouveaux amis soient aussi attentionnés.

Bourbon Street, Las Vegas plutôt que New Orleans


Il est 22h30. Il fait nuit, les lumières de la ville se font de plus en plus vives. Je tousse. J’ai les membres atrophiés. Je me déplie lentement en face du Wallgreen sur Canal Street, commence à m’étirer. Il n’en faut pas plus à La Nouvelle-Orléans. Un petit barbu portant une mallette me saute dessus, insiste pour me montrer les bonnes postures yogiques en m’inspirant des animaux… Il est sur une jambe, une main en l’air sur le bord du trottoir. Il est chiropracteur à New York. Je suis écroulée. Putain, je ne peux pas faire un pas dans cette ville sans tomber sur un barjot. Je suis un aimant à freaks. Je le savais déjà un peu, mais je n’en doute plus du tout depuis que je suis à La Nouvelle-Orléans.

Dave me propose d’aller écumer les strip-clubs de Bourbon Street. La rue la plus pourrie du French Quarter est aussi la plus fréquentée. Des bancs de touristes en chemises et d’étudiants en Spring break hantent bruyamment l’artère du Vieux-Carré. Des femmes à poil sur des néons et du boucan. Ce n’est plus La Nouvelle-Orléans, c’est Las Vegas.

« Les strip-clubs, c’est ce qu’on nous a demandé de restaurer en premier », me glisse Dave. Strip-clubs et casinos, ça en dit long sur les priorités de la société américaine.

« 1$ pour une lap-dance »

Le casino, j’ai déjà testé. Le striptease, c’est ma première fois. Je sais déjà ce que je vais y trouver. Les bas-fonds de l’humanité. Le type à l’entrée des Little Darlings fait payer 5$ à Dave. Pour moi, c’est gratuit. Une fille en string se trémousse sur la scène, elle monte et descend autour d’une barre. Ça, c’est juste avant que le type dans le micro brade les corps : « 1$ pour une lap-dance. » Pour un dollar (moins d’un euro) une fille à moitié à poil s’assoit sur toi, mime la baise, se laisse tripoter. Dave me dit que dans les clubs de New York, les clients qui touchent les filles sont sortis à coup de pompe.

La Nouvelle-Orléans est moins hypocrite : elle va (presque) jusqu’au bout de la misère humaine. Au bout de quelques minutes, on change de partenaire (je dis on, mais un on qui n’est pas inclusif. Je suis affligée, consternée.) « Un autre dollar et tu peux échanger une Blanche contre une Noire… » Au moins, les clubs ne sont plus ségrégués !

J’ai l’impression d’être à la fête foraine : c’est un peu comme mettre un jeton dans une auto-tamponneuse. Ça roule le temps d’un dollar et ça te laisse au milieu de la piste.

Je crois que ma libido va être en berne pour plusieurs semaines. Au-dessus des filles en string, une nana en tailleur défile sur un écran géant. Je dis à Dave qu’elle est quand même plus sexy. Il me regarde : « Ben tu m’étonnes, c’est Cindy Crawford ! » « Ah ouais ? » « Ouais ! »

Devastation Tour


On change de bar. Il y a moins de lumières, moins de gens. Mais le Gentlemen est aussi glauque. On change à nouveau pour le Big Daddy. Il y a des mecs surtout, quelques filles aussi qui glissent des dollars entre les cordons des strings. Les musiciens qui jouent dans les rues autour se font sans doute moins de pognon. C’est désespérant. Un type à lunette, un billet dans la bouche, fourre son nez entre les cuisses d’une danseuse. Je suis dans le dernier sous-sol de l’humanité, celui qui attire les gens sans imagination, les gens pour qui un nichon tient lieu de fantasme, les gens qui n’ont pas la chance de connaître le plaisir que procure un minimum de mystère. J’entends Al Green chanter Let’s stay together, comme un truc complètement décalé. J’ai envie de pisser. Les vestiaires des stripteaseuse sont dans les toilettes des filles, comme un ultime manque de respect.

Je me sens comme ces touristes voyeurs qui font le tour des ruines de Katrina dans des bus. Un Devastation tour, c’est un peu ce que je suis en train de faire en ce moment.

Un wash-board venu de la Jamaïque



On ressort. On est perdu. On ne trouve plus la moto. Un type avec des dreadlocks surgit d’un bar, embrasse Dave. C’est un des travailleurs jamaïcains qui bosse pour lui. Il s’appelle Johnny. Il me dit que Dave est le meilleur type qu’il ait eu comme patron. Il me passe un wash-board autour du cou, joue dessus avec des cuillères…
Je suis un ange. Encore ? « Tu sais ce que c’est un ange ? » « Ben, un truc qui se promène avec des ailes ». J’ai tout faux, me dit Johnny. « Un ange, c’est quelqu’un qui arrive au bon moment dans ta vie… notamment dans celle de Dave. » Je regarde Dave, on éclate de rire.

« Tu vois, ça ne s’arrête jamais, je lui dis. Je ne croise que des barjots dans cette ville ». Dave répond que ça lui va du moment que je le considère comme l’un d’entre eux. Mon biker est un freak, ça ne fait aucun doute. Et je crois qu’il a envie de faire partie de mon histoire.

Il est 2h du mat. Il me laisse devant l’appart de Slew et Cary, me fait un gros hug. On est des amis ? Ouais, on est des amis.

Samedi 24 mars Les déboires d'un stripteaseur


Cary revient de travailler chez Smokey. Je me réveille avec un gros rhume dans le cerveau. La Nouvelle-Orléans est une ville aussi passionnante qu’exténuante. Je raconte ma soirée à Cary. « Le strip-club, il faut y aller au moins une fois ». Je n’ai encore jamais entendu Cary porter un jugement moral sur les gens.

Elle me raconte l’histoire d’un de ses anciens colocataires, aussi fauché qu’elle, qui, ne trouvant pas de travail, avait fini par taper à la porte de Big Daddy. Job : stripteaseur. Costume : string et chapeau de cow-boy. Une femme s’est accrochée à lui, l'a tripoté avant de se faire sortir par un type de la sécurité. L’épisode a tellement traumatisé le jeune stripteaseur qu’il a pris un bus Greyhound le lendemain. Il a quitté La Nouvelle-Orléans. Parce que cette femme ressemblait à sa mère.

« Il n’y a rien de tabou »


Slew, qui en a bavé, et Cary, l'éternelle optimiste, forment un drôle de couple. Ils se sont rencontrés il y a quatre ans dans un parc. Ils jouaient tous les deux de la guitare dans la rue et étaient accros à l’héroïne à l’époque. Ils s’en sont sortis tous les deux ensemble. Je suppose que ça crée des liens. Cary réchauffe le stir-fried chicken que Slew a cuisiné hier soir. « Je ne te l’ai pas dit, mais tu es libre d’écrire tout ce que tu veux. Tout ce qu’on t’a dit, tout ce que t’as entendu. Il n’y a rien de tabou. » J’écoute, je suis comme une psy, mais sans règle de confidentialité à respecter. C’est une immense preuve de confiance. Je suis touchée.

Oh what a beautiful city...



En fin d’après-midi, ils jouent à nouveau au Kerry Irish Pub avec Andrew et un nouveau guitariste. Earl et Dave doivent nous y rejoindre. Cary invite Earl à jouer avec eux, en souvenir du bon vieux temps. Earl se pointe avec un sax soprano dans sa malette. Ça fait des mois qu’il n’a pas joué, même pas pratiqué, trop pris par son nouvel emploi d’enseignant. Earl est malheureux. « Ça me désole, c’est la première fois qu’un métier m’empêche de jouer. Je n’ai plus le temps. Il faut que je prépare des cours, que je corrige des copies… Quand je suis à la maison, je suis encore au travail. »

« It’s been rainin’ in New Orleans all night long»... C’est la magie de La Nouvelle-Orléans. Je vois le même noyau de musiciens, mais le concert du jour n’est jamais tout à fait pareil à celui de la veille. Earl est tout sauf rouillé. Ils reprennent un negro spiritual, What a beautiful city. Je leur demande un extra, The House of the Rising Sun, une chanson folk américaine sur une prostituée de La Nouvelle-Orléans. Le Rising Sun est une maison close. La Nouvelle-Orléans est une belle ville, mais aussi une ville de bordels.

Les philosophes du Kerry


Je découvre des nouveaux graffiti à chaque tour dans les toilettes. L’homme raisonnable s’adapte au monde ; l’homme déraisonnable s’obstine à essayer d’adapter le monde à lui-même. Tout progrès dépend donc de l’homme déraisonnable. C’est de George Bernard Shaw, auteur irlandais provocateur et anticonformiste, prix Nobel de littérature en 1925.

A La Nouvelle-Orléans, on philosophe partout, même dans les toilettes.

dimanche 15 avril 2007

Dimanche 25 mars Dans le bayou Laffite







Andrew nous propose une balade dans le bayou Laffite, tout près de la ville. J’avais plein de projets en arrivant en Louisiane : voir des musiciens, des alligators et des Cajuns. Je me suis arrêtée aux prepar leur nombre et leur gentillesse. Andrew, qui a grandi en Virginie, joue de la batterie, mais miers, débordée il attrape aussi des serpents. C’est un croisement entre Charlie Watts et Indiana Jones. On le suit avec Mickey, Cary et Earl. On se noie dans un îlot de verdure peuplé d’alligators, de serpents et autres bestioles sympathiques.

C’est humide et reposant.

L'histoire vraie d'Earl et Katrina


Au retour, on s’arrête dans un buffet chinois sur le bord de la route. Pour les musiciens qui m’entourent, le canard laqué est comme une madeleine de Proust. C’est dans un buffet chinois en Caroline du Nord que mes trois compagnons se sont retrouvés après Katrina.

Earl me raconte son histoire. « Tu verras, c’est un vrai film », m’a dit Denise la semaine dernière. Earl est resté une dizaine de jours dans la ville après l’ouragan. Dans son appartement près du Garden District, dans un quartier qui a gardé les pieds au sec. S’il est resté malgré les consignes d’évacuation, c’est qu’il avait des engagements dans les bars… et besoin d’argent.

« Tu sais, les ouragans ici, on est habitué, ça ne nous empêche pas de continuer à faire la fête. Mais là, quand j’ai terminé le dernier concert, je me suis rendu compte qu’à part dans les bars, la ville était vide. Les magasins étaient fermés, les stations-service aussi et je n’avais pas d’essence dans ma voiture… Je n’avais pas le choix, je suis resté. »

La situation des gens restés dans la ville a été abondement commentée dans les journaux à l’époque. L’histoire d’Earl est pourtant hallucinante.

La tombe de Vera




Pas loin de chez lui, le Wall-Mart a été le premier magasin pillé et le rayon des armes à feu le premier dévalisé. A titre de comparaison, c’est un peu comme si on trouvait des pistolets automatiques au Leclerc du coin. En bas de chez lui (qui est aussi chez moi depuis dix jours), au milieu de coups de feu, les gens piquaient ce qu’ils trouvaient dans les magasins d’alimentation… Earl, lui, avait des stocks d’eau et de nourriture dans son appartement. « Mais je ne savais pas combien de temps ça allait durer, si j’en aurais assez pour tenir… Tous les jours, j’allais prendre à manger dans un des magasins sur Magazine. C’était un labeur quotidien » Tous les jours en enjambant un cadavre. Aujourd’hui, un genre de mausolée au nom de Vera a été bricolé sur le trottoir de Jackson Street. Une croix, des briques et des colliers de perles en guise de monument-souvenir.

« Un oiseau dans un arbre qui attend de se faire buter »


« On était en Virginie, on essayait de l’appeler tous les jours », me dit Cary. A Earl : « Tu te souviens de ce que tu m’as dit quand je t’ai encouragé à jouer du saxo pour déstresser ? » Earl ne s’en souvient plus. Mais Cary s’en rappellera toute sa vie. « Jouer du saxo ici en ce moment c’est comme un oiseau dans un arbre qui attend de se faire buter. » Surtout ne pas attirer l’attention des gangs armés qui courent les rues.

Les coupures prennent la suite. Gaz, électricité… Ce qui fonctionnait encore dans certains quartiers est coupé par les autorités pour obliger les derniers habitants à partir. Earl finit par se dire que la ville n’est pas prête de fonctionner à nouveau. « J’avais une petite radio à piles. Je savais que je pouvais aller au Convention Centre, à quelques kilomètres qui, contrairement au quartier du Superdome, n’avait pas été inondé. Quand je suis arrivé là, il n’y avait que des militaires, plus aucun civil. Un Garde national m’a dit qu’un hélicoptère allait arriver. » Il est arrivé, a déchargé d’autres militaires et re-décollé aussitôt, laissant Earl sur place.

Un bus pour nulle part


Les Gardes nationaux sont bien embêtés. Jusqu’à ce qu’un bus de la ville déboule à l’improviste, bondé. « Là, un soldat me dit que j’ai intérêt à monter dedans. On devait sortir de la ville en direction de Baton Rouge. A l’intérieur, c’était bizarre, j’avais l’impression que tout le monde était saoul. Une vieille femme priait en balançant des injures, une femme disait au conducteur « Si ton père n’étais pas en prison, il serait fier de toi. » »

A Baton Rouge, des militaires arrêtent le bus et demandent à tout le monde de sortir les mains en l’air. « C’est là que j’ai compris que le bus avait été piraté par deux familles… Les militaires ne savaient pas quoi faire de nous, mais ils ne voulaient pas qu’on reste en ville. » Comme dans Speed, un long périple commence alors pour ce bus sauvage qui se voit refuser la résidence dans toutes les villes traversées. « Le sheriff et des gardes nationaux nous escortaient jusqu’à la prochaine ville, puis d’autres prenaient le relais jusqu’à la suivante. » Je me demande ce qui se serait passé si les passagers avaient été blancs. La solidarité américaine est volatile : elle dépend de la couleur de la peau.

Sauvés par les Black Panthers


Mais pas le réservoir d’essence. Quand il est vide, le bus n’avance plus et s’arrête à Alexandria. « Là, quelqu’un a appelé la Croix-Rouge. Elle est arrivée, nous a donné des vêtement et à manger. » Et puis, comme dans un remake des années 70, les Black Panthers de Dallas sont arrivées.
Dans des tenues dignes de Star Wars, à bord d’un bus climatisé… « Là, un type nous dit « On vous emmène où vous voulez ». Certains voulaient aller à Houston, mais il y avait déjà tellement de réfugiés là-bas que la ville n’acceptait plus personne. Finalement, on nous a conduit à Bossier City (à quelques kilomètres de la frontière texane, NDLR). On a dû écouter la propagande des Black Panthers pendant tout le trajet, mais je m’en foutais, on était dans un bus propre, confortable avec l’air conditionné. J’aurais écouté la propagande des heures durant s’il avait fallu. »

Au Convention Centre de Bossier, Earl peut enfin passer un coup de fil à un ami de Chicago. « Il est venu me chercher et m’a conduit jusqu’à Little Rock, dans l’Arkansas, où il m’a pris un billet d’avion pour la Virginie où habite mon frère. »

Earl n’est revenu à Son école a rouvert en février, alors il est resté. Pour le meilleur et pour le pire. Après les travaux de son appartement, son loyer a maintenant doublé. Dans les quartiers secs, les prix flambent. « La Nouvelle-Orléans était une ville où on pouvait vivre en étant pauvre, me dit Earl. Je ne sais pas ce qu’elle va devenir. »

Sans logements abordables, la tuile

Le trompettiste à la réputation internationale Wynton Marsalis essaie de persuader les musiciens qui sont propriétaires de ne pas revendre aussitôt leur maison. Parce que les promoteurs se pressent pour racheter les terres et en tirer profit (The Wall Street Journal, 12 octobre 2005). « Si ceux qui tirent leurs seuls revenus en jouant dans les clubs ne peuvent pas retrouver des logements abordables, c’est la fin de La Nouvelle-Orléans », dit Wynton Marsalis (New York Times, 8 septembre 2005).

Earl cherche à acheter une maison, peut-être s’installer dans le Village des Musiciens dans l’Upper Ninth Ward, même si le quartier ne lui plaît pas vraiment. C’est loin, mais c’est le plus gros projet de reconstruction de La Nouvelle-Orléans à l’heure actuelle. Un projet mené par l’ONG Habitat pour l’humanité. « Il faut voir au-delà, essaie de se persuader Earl. Il ne faut pas voir l’endroit tel qu’il est aujourd’hui, mais tel qu’il pourrait être demain. »

South Park à La Nouvelle-Orléans



On est au dessert. La serveuse apporte des fortune-cookies. Mon dernier biscuit chinois remonte à juillet dernier avant de partir pour l’Ouest canadien. Il disait : « Vous voyagerez beaucoup par plaisir et pour le travail ». Ça me fait marrer. Cette fois, j’ai droit à une autre vérité. « A diversity of friends is a credit to your flexible nature ».

On est à la maison. C’est l’heure de South Park, l’émission favorite de Mickey. On passe 10 minutes à tordre l’antenne dans tous les sens. Mais l’image est toujours aussi naze.

Lundi 26 mars Honky Tonk Man


Cary fait du yoga en buvant une bière. Mickey tousse, crache un peu de ses poumons tous les jours. Il me fait penser au Honky Tonk Man de Clint Estwood, ce chanteur de country atteint de tuberculose qui fait une dernière tournée à travers le Sud des Etats-Unis. Je dis ça à Mickey. Il a vu le film quand lui-même avait la tuberculose. Je n’ai pas la tuberculose (enfin, j’espère), mais je tousse de plus en plus.

J’ai du sirop, des pastilles que je m’enfile depuis deux jours. Slew laisse un message à Catherine. Elle rappelle quelques minutes plus tard. « Alors, tu es en train de mourir ? » Je vais la voir à la clinique en fin d’après-midi, cette fois en tant que patiente. Elle me donne des cachets parce que je prends l’avion dans deux jours. L’avion, c’est comme les bénitiers : c’est un nid à microbes.

Mardi 27 mars Sweet Home New Orleans


J’ai laissé un message sur le répondeur de Jordan Hirsch la veille. Il a mis en place une association appelée Sweet Home New Orleans. Il me rappelle. « Personne ne peut dire qui est précisément revenu à La Nouvelle-Orléans parmi les musiciens, dit Jordan. Certains reviennent juste pour un concert et vont dormir dans leur voiture ou chez des amis avant de repartir. »

Sweet Home New Orleans ne fonctionne que depuis quelques mois et Jordan est seul pour coordonner le travail de 11 associations qui viennent en aide de différentes façons aux musiciens de la ville. La moitié d’entre elles ont émergé après Katrina. Elles ont un but commun : aider les musiciens à revenir à la maison. L’idée remonte à un an et s’est concrétisée grâce au don privé d’un couple de La Nouvelle-Orléans, un don de 30.000$.

Le permis en hausse de 300% pour défiler dans les rues



Aucune des associations avec lesquelles je suis entrée en contact ne touche de fonds publics. « La ville a peu de ressources et peu de conseillers municipaux qui comprennent la culture, dit Jordan. Non seulement, on ne reçoit rien d’elle, mais elle cherche en plus à nous mettre des bâtons dans les roues. Les Brass Bands ont vu le coût du permis de défiler dans les parades augmenter de 300%. Les musiciens font partie des classes populaires. Quatre mille dollars pour des gens de conditions modestes, c’est énorme. L’ACLU (American Civil Liberties Union) a lancé une plainte contre la ville à ce sujet. »

La Nouvelle-Orléans, dont toute la magie est liée à la musique, est-elle en train de scier la branche sur laquelle elle est assise ?

Deux milles musiciens contactés




Deux milles musiciens ont été contactés jusqu’à présent par l’ensemble des associations. Environ 30% sont véritablement revenus habiter la Crescent City. Les estimations pré-Katrina varient selon les sources. « La ville avance le nombre de 3500 musiciens, ce qui est très bas pour nous, poursuit Jordan. Les musiciens qui jouent le dimanche dans les églises ou dans les Brass Bands pendant les parades ne sont par exemple pas répertoriés. En fait, la ville compte les musiciens qui vivent de leur musique, alors qu’il y a tant de musiciens qui n’en vivent pas ici. Nos estimations les plus basses tournent autour de 4000 musiciens dans la ville avant l’ouragan. »

Bethany Bultman: « Sans artistes, il n’y a pas d’art »


Ce midi, je lunch avec Catherine Lasperches et Bethany Bultman dans le resto chinois juste en face de la Clinique des musiciens. Bethany a honte. Honte de la situation des working-poors, les travailleurs pauvres, aux Etats-Unis. On parle de sa Fondation, du financement des associations dans son pays. Elle me dit : « Trop souvent, on soutient les arts en oubliant les artistes. C’est pour eux que l’on a fondés la clinique. Parce que sans artistes, il n’y a pas d’art. »

Inondée après Katrina, la clinique a déménagé à Lafayette pendant plusieurs mois avant de se relocaliser dans Uptown. Elle redéménage à nouveau dans quelques jours sur Napoleon, dans un quartier moins cher et plus éloigné du centre.

« La musique, c’est la cerise sur le gâteau. »


Le salaire de Catherine est payé grâce à une partie de l’argent récolté lors d’un grand concert bénéfice, le Higher Ground Benefit Concert, organisé par Wynton Marsalis et d’autres musiciens aisés, après Katrina. Catherine est à sa place à La Nouvelle-Orléans. Infirmière en France, elle est arrivée ici il y a 17 ans avec une bourse de la Fondation Fullbright. Pour écrire une thèse sur le jazz et suivre un saxophoniste parisien. Elle n’est jamais repartie, a travaillé dans plusieurs hôpitaux. « L’espace, le climat, le salaire… Ce sont des raisons qui m’ont fait rester ici dans cette partie des Etats-Unis. La musique, c’est la cerise sur le gâteau. »

« Tu es chez toi où tu vis, pas là où tu es né »


La salle d’attente est pleine. Catherine saute au cou d’un type. Elle me présente Tim Green, saxophoniste. Elle me laisse avec lui, elle a du travail. Elle me donne des sachets de vitamine C, je peux revenir quand je veux, elle a une chambre d’amis. Je dis au revoir à ma bonne Samaritaine. Encore une. Trop de gens ignorent que le monde en est peuplé. Et qu’il est tout petit. Tim Green est l’ancien manager de WWOZ. Il a fondé une radio pour les aveugles, fait du bénévolat dans plusieurs associations, auprès des enfants dans les écoles notamment « parce qu’il y a beaucoup de gamins ici qui ont besoin de modèles ». Contrairement à beaucoup de musiciens que j’ai croisés, il vit de sa musique et en vit même bien.

« Tu es chez toi où tu vis, pas là où tu es né », me dit Tim Green. Il a débarqué d’un bus Greyhound en 1978. « Je me rappelle avoir lu un magazine National Geographic sur la ville quand j’étais tout petit. J’ai toujours su que je vivrais un jour à La Nouvelle-Orléans. »

« S’ils peuvent vivre ici, pourquoi on ne le pourrait pas nous aussi ? »


Il vit à Algiers, de l’autre côté du Mississippi. Il est revenu à La Nouvelle-Orléans six mois après Katrina. « Certains me disent qu’ils ont une meilleure vie là où ils ont atterri, que leurs enfants ont de meilleures écoles… Mais il y a des gens qui profitent de la situation pour augmenter les loyers et se faire du fric sur le dos des autres. Ceux qui voudraient revenir ne le peuvent pas forcément.
En même temps, on est là avec notre culture. Je ne pense pas que l’on sera moins créatifs : la culture vient de la rue, elle ne naît pas dans des édifices comme le Lincoln Centre. Si tu as vraiment envie de revenir, viens, tout simplement. Que je suis arrivé ici, j’avais 3$ en poche. A la fin de la journée, j’avais un toit et un travail. La détermination peut résoudre beaucoup de problèmes. Depuis Katrina, beaucoup de travailleurs hispaniques affluent à
La Nouvelle-Orléans. S’ils peuvent vivre ici, pourquoi on ne le pourrait pas nous aussi ? »

Le Ninth Ward, quartier ravagé par Katrina






Je suis à la bourre. Je téléphone à Margie Perez. Même dans le combiné, j’entends son grand sourire. Elle doit passer me chercher pour me montrer sa nouvelle maison et son village, le Village des Musiciens, dans le Ninth Ward. C’est dans ce quartier, le plus étendu de La Nouvelle-Orléans, ghetto pauvre et noir à l’Américaine, que Katrina a fait le plus de dégâts. Une double dose de bad luck pour les habitants. Le Lower Ninth, la partie basse, la plus proche du canal, a le plus souffert. C’est aujourd’hui une ville fantôme.

Le Village des Musiciens


Mais c’est dans l’Upper Ninth Ward, la partie haute, que l’ONG Habitat pour l’Humanité a racheté des terrains pour construire le Villages des Musiciens. Le plus gros projet de reconstruction de La Nouvelle-Orléans à l’heure actuelle : plus de deux blocs, 75 maisons et un Centre communautaire qui portera le nom du pianiste de jazz contemporain Ellis Marsalis. La cerise sur le gâteau avec scène, ateliers de répétition, classes de musique…

Le projet de l’ONG est une adaptation d’un projet antérieur, pre-Katrina, qui devait redynamiser un quartier pourri, sans qu’il soit question particulièrement de musiciens. Katrina a changé la done.

Une trentaine de maisons construites



Margie a postulé pour une maison dans le Villages des Musiciens en janvier. Elle a été acceptée en avril, a déménagé en novembre.

Une trentaine de maisons ont déjà été construites. Et Margie est l’une des premières à avoir emménagé ici. C’est une maison bleue en bois parmi une rangée d’autres maisons colorées, toutes bâties par des volontaires du monde entier. Comme une oasis dans le désert, en face de maisons fermées, aux portes et fenêtres condamnées. Margie a travaillé 350 heures sur la sienne. C’est une des règles du jeu. Participer à la construction plutôt que d’avancer des fonds que les futurs résidents n’ont pas de toute façon. En trois mois, Margie a fait ses heures.

La First Baptist Church de La Nouvelle-Orléans est le sponsor officiel des trente premières maisons du Village. Dans cette partie de la ville où la ligne des eaux s’est arrêtée à 4 pieds (environ 1,20 mètres), toutes les maisons sont surélevées au-dessus de 5 pieds (environ 1,50 mètres).

La maison bleue de Margie




La maison de Margie, qui a coûté 75.000$, est aujourd’hui évaluée à 90.000$. « J’ai un prêt sur 20 ans très avantageux. Entre le remboursement du prêt, les assurances et les impôts fonciers, je paie un peu moins de 600$ par mois pour une maison avec trois chambres. Jamais je n’aurais pu trouver une maison à ce prix là ailleurs. » N’importe qui ne peut accéder au logement. Les critères d’Habitat pour l’Humanité ne vont pas sans poser problème pour des musiciens qui ont rarement des revenus stables, encore moins un historique de crédit. Margie fait partie des « privilégiés ».

Née à Washington DC, de parents cubains, elle était agente de voyage dans une vie antérieure. Elle est toujours vendeuse à temps partiel dans un magasin de fringues de La Nouvelle-Orléans. Pour joindre les deux bouts. L’autre bout la passionne davantage. Ecrire des chansons et les chanter. C’est pour ça qu’elle est venue ici il y a deux ans. « J’ai un ami ici qui joue du trombone et m’a dit « Viens, on a besoin de toi »… J’avais un groupe avant même d’avoir un logement ! » Ils devaient tous se retrouver le 9 septembre 2005. Et puis, comme une boule dans un jeu de quilles, Katrina a frappé.

Margie est retournée à Washington deux jours avant, a repris son ancien travail. «Avant même de retourner dans mon appartement d’Uptown le 1er janvier, je savais que rien n’avait survécu. L’eau avait stagné là pendant trois semaines. Je n’avais pas vraiment envie de revenir dans l’endroit où j’avais tout perdu. »

Dans la chambre d’amis, Margie héberge un musicien déplacé. Tous les meubles et appareils ménagers ont été donnés. Tout est neuf, spacieux dans ce quartier déshérité.

Un effet boule de neige?




Sous le climat tropical de La Nouvelle-Orléans, les premières maisons du Village des Musiciens font boule de neige. Des caravanes campent désormais devant certains domiciles en piteux état. « Si on n’était pas là, je ne pense pas qu’autant de voisins seraient réinstallés, dit Margie. Le Village est construit sur le terrain d’une ancienne école abandonnée qui était devenu le repère des brûleurs de voitures. On a eu aussi l’électricité plus tôt que bien des quartiers. Alors les gens ici sont forcément heureux de nous voir arriver. »

Le melting-pot du Kajuns Pub




Margie me raccompagne chez Slew et Cary. Ils ont un autre gig prévu ce soir avec Andrew au Kajuns Pub, derrière Frenchmen Street. On bouffe en vitesse. Cary me lance : « En un sens, c’est dommage que moi et Mickey ne soyons plus accros à l’héroïne. On aurait pu t’emmener dans notre périple à vélo… Tu aurais sûrement trouvé ça intéressant. » Pour le meilleur et pour le pire, je sens que j’appartiens totalement à cette famille de barjots sympathiques qui sont prêts à me donner une chemise ou une seringue selon mes besoins.

Il y a de tout au Kajuns Pub, du jeune, du vieux, du local, de l’international sous forme de bénévoles, du blanc, du marron, du noir, du joueur de billard et même de machines à sous. Il y a Peter le revenant revenu de son rendez-vous familial en Pennsylvanie. Il a toujours le même tee-shirt « French Quarter Fest » en hommage à la ville qu’il aime.

« J’aime bien Washington, mais j’aime La Nouvelle-Orléans. »



Margie nous rejoint pour chanter quelques uns de ses morceaux. Ça se passe comme ça à La Nouvelle-Orléans : entre amis, on s’offre des gigs, on apprend les morceaux des autres… Les liens sont très forts, la complicité évidente partout où j’ai été. En deux semaines, je n’ai croisé que des gens humbles et passionnés, aucun artiste à la grosse tête. La Nouvelle-Orléans est un kolkhoze de musiciens libres. Pas étonnant que Margie se sente chez elle. Elle me dit : « J’aime bien Washington, mais j’aime La Nouvelle-Orléans. »

« Exister est un fait, vivre est un art »




Je suis au bar avec Peter et Margie. En deux secondes, je me retrouve encerclée par une bande de tee-shirts. Ce sont les derniers freaks de mon histoire. Demain, je m’envole pour Palm Springs vers un autre monde. Un type, Wallace, me demande d’où je viens, me sort un carton annonçant une conférence de Ravi Shankar, me bombarde de leçons sur le yoga. Merde, une version moderne des témoins de Jéhova ? «Pas la peine de te fatiguer, je ne serai pas là vendredi ». Ça ne le décourage pas. Il est fermier dans le Wisconsin et veut travailler à la paix et à l'harmonie des sociétés. Il dessine aussi des hamacs, me parle de socialisme, d’entraide pour un monde meilleur.

Sa copine, Robin, tatouée, piercée, dreadlockée, veut que je lui dise une phrase en français. Je lui dis « La vie est belle. » « Ça veut dire quoi ? » « Life is beautiful ». Mais je m’aperçois qu’elle a d’anciennes coupures sur les avant-bras. Je soupçonne que Ravi Shankar l’a sauvée du suicide. Je ne me trompe pas. Ils sont tous les deux membres de l’Association internationale pour les valeurs humaines fondée par Ravi Shankar. « Exister est un fait, vivre est un art », me dit Wallace.

Mardi, le Rebirth Brass Band au Maple Leaf



Je suis naze, je ne comprends plus qu’un mot sur deux. Mais Peter veut m’emmener au Maple Leaf, dans Uptown. « C’est mardi soir. Tu ne peux pas rater ça. Mardi soir, c’est le soir du Rebirth Brass Band, c’est la folie, c’est l’épicentre de la vie musicale de La Nouvelle-Orléans. Tu pars, moi j’arrive. C’est comme un passage à célébrer, on y restera qu’une heure. » Il est 1h du matin. Et le Maple Leaf est plein à craquer. Ça déborde sur les trottoirs et dans le patio à l’arrière. Peter me fait rire. Je serre des mains, il me présente à ses amis, des noms défilent sans que je puisse les retenir. Je discute avec le patron d’un club de Frenchmen Street. Il me dit : « T’es pas snob pour une Française. » Ouf.

C'est beau le Maple Leaf la nuit



Au comptoir, une fille me dit que c’est sa dernière soirée à La Nouvelle-Orléans. Elle part pour le Tennessee écrire une thèse sur l’esclavage. « Tu dois aller dans le Lower Ninth Ward, là où Katrina a tout détruit. Là, tu comprends vraiment ce que c’est. C’est terrifiant d’être au milieu de maisons détruites, dans un silence total. » Je n’ai pas eu le temps. C’est ça de suivre la vague, de laisser le bon temps rouler. On n’atterri pas forcément où on avait prévu.

Il est 3h du mat. Je ne peux plus rien absorber. Je suppose que ça ne pouvait être autrement pour ma dernière soirée. Peter tente de m’amadouer avec le Snake, un autre bar, suite logique du Maple Leaf où les night-clubbers passent le reste de la nuit. Peter fait partie de ces gens qui vivent la nuit. Je n’ai pas trop compris ce qu’il faisait dans la vie. Mais on est à La Nouvelle-Orléans et tout le monde s’en fout. Quand on rentre, Mickey et Cary sont en train de manger. Je m’effondre sur mon canapé-lit.

Mercredi 28 mars. Voilà, c'est fini...




Aujourd’hui, je prends l’avion pour l’oasis californienne de Palm Springs à l’autre bout des Etats-Unis. J’ai la tête comme une citrouille. Il est tard, je fais mon sac en quatrième vitesse et découvre un harmonica planqué au fond. C’est le cadeau de Mickey. Un beau cadeau. J’ai aussi trois CD de Slewfoot et Cary B. Je pars, mais j’emporte leurs voix et leur musique avec moi. Je ne sais pas comment les remercier. Je ne sais pas comment Louer ces grands « hommes ».

Je les invite à luncher avant mon départ. Ils veulent s’arrêter dans un Taco-Wagon, ces caravanes de fast-food mexicain situées sur les bords des routes. La vieille Chevrolet pisse un filet d’huile et a besoin de voir un docteur. On embarque les chapeaux que j’ai sous le nez depuis mon arrivée, histoire de garder de belles photos d’adieux.

On fait des photos avec nos chapeaux, assis sur le parking, sous un soleil de plomb.

Disneyland du jazz?

C’est la fin. Je quitte La Nouvelle-Orléans sans avoir vraiment lu mon Guide du routard, sans avoir rencontré de Cajuns, ni fait un tour en bateau dans les bayous de Louisiane. J’ai raté l’essence du tourisme louisianais, mais tout ça n’a pas d’importance. J’ai découvert un phalanstère totalement imprévu. Comme si tous les freaks du monde s’étaient donné rendez-vous dans cette ville, dans cet îlot étasunien le plus au Nord des Caraïbes. J’y ai découvert un vieux coffre plein d’or. Je suis comme le pêcheur de Steinbeck, mais un pêcheur tombé sur un banc d’huîtres perlées.

En quittant La Nouvelle-Orléans, je me dis qu’il faudrait beaucoup de Katrinas pour tuer cet esprit libertaire, ce côté laid-back, relaxe et décontracté abhorré par les Puritains de tous poils. Des gens qui voudraient voir la ville transformée en Disneyland du jazz. Un parc d’attraction bien clean. Un business propre, sans tâches et sans surprises comme une banlieue américaine. Dans ma tête résonne une chanson de Mickey et Cary que j’ai si souvent entendue ces deux dernières semaines. « It’s been rainin’ in New Orleans all night and day ».

Je fais un cauchemar : si La Nouvelle-Orléans, reconstruite, n’avait plus que des rues silencieuses à offrir.

Epilogue

Lundi 9 avril.

Los Angeles. Je suis à l’aéroport, j’attends mon avion pour rentrer à Montréal. Je pense à La Nouvelle-Orléans. J’appelle Mickey. Il vient de sortir de l’hôpital. Sa tension est montée d’un coup. Une grosse fièvre. La copine d’Andrew, infirmière, l’a emmené aux urgences. Il va mieux maintenant, mais il a bien failli y passer, me dit-il au téléphone. Comme pour beaucoup d’autres, la vie de Mickey ne tient qu’à un fil. Un fil ténu et fragile. Un fil qui nous raccroche à la musique. Un fil sans lequel on serait tous sourds.